Mettant de côté toute association avec Drake ou Lenny Kravitz, le jeune musicien de R&B brooklynois Gabriel Garzón-Montano montre l’étendue de son talent sur Jardín.
L’histoire que tous aiment raconter pour décrire ce chanteur brooklynois en plein essor, c’est son fameux 6 8, sublime ballade mélancolique que notre Drake a échantillonnée sur Jungle, extrait phare du mixtape If You’re Reading This It’s Too Late. Heureusement pour le musicien d’origine franco-colombienne Gabriel Garzón-Montano, cette gloire instantanée lui aura mis le feu au derrière pour accoucher au plus vite d’un deuxième album aux rythmiques soul d’autant plus dépouillées, Jardín, en janvier dernier.
Depuis la consécration drakienne, tout s’est enchaîné à une vitesse vertigineuse, d’avouer Garzón-Montano dans un français impeccable lorsqu’on le joint à Anaheim, où il entamait récemment sa tournée nord-américaine. Bien sûr, lorsque l’influente maison de disques Stones Throw – étiquette qui a endisqué tant de ses héros, notamment J Dilla et Madlib – cogne à ta porte, il est difficile, voire impossible, de ne pas sauter sur l’occasion.
À l’écouter nous résumer son parcours musical, on se rend également vite compte que rares sont les artistes qui peuvent se targuer d’avoir grandi dans une famille aussi douée et allumée, musicalement parlant. Sa mère, une violoncelliste, pianiste et mezzo-soprano ayant collaboré avec le célèbre compositeur minimaliste Philip Glass dans les années 1990, lui a inculqué l’amour de la musique classique et des courants avant-gardistes férus d’expérimentation. La cumbia colombienne et la salsa de son papa auront pour leur part fait de son enfance un véritable melting-pot culturel.
Et il a dû cheminer tout seul pour découvrir le R&B, le blues, le funk et le hip-hop, qu’il considère aujourd’hui comme faisant partie intégrante de son bagage musical. «J’avais 17 ans lorsque j’ai entendu Sing a Simple Song, de Sly and the Family Stone, pour la première fois, se souvient-il. Cela a marqué un tournant décisif dans mon existence. J’ai commencé à me rendre compte à quel point Sly avait façonné l’univers de la pop moderne. Avec Prince, P-Funk et James Brown, tout cela m’a énormément électrisé.»
«Il y a une magie dans la langue de Rimbaud, un réel émerveillement pour les couleurs et la façon dont elles s’apprécient dans la nature.»
Celui qui jusqu’à présent ne s’était produit qu’une seule fois au Canada (dans le cadre du Festival du Jazz, l’an dernier), nous revient cette fois avec un R&B avant-gardiste et bien badigeonné de funk. Il faut saluer le grand talent de Garzón-Montano, un homme à tout faire qui enregistre chaque battement et chaque harmonie en faisant preuve d’une grande inventivité. Lui qui joue de la batterie, des claviers, des percussions, de la basse et de la guitare, fait étalage de sa curiosité musicale en incorporant même des cloches tibétaines (Fruitflies) et le tambourin brésilien (Keep on Running). Quant à ses textes poétiques, inspirés des Illuminations de Rimbaud, ils dénoncent la société de consommation (The Game), explorent le couple (My Balloon) et offrent d’émouvants hommages aux femmes (Long Ears).
«Les hommes et les femmes naissent égaux, mais on se rend vite compte qu’on évolue dans un milieu patriarcal où règne le racisme institutionnalisé et où les femmes se font payer moins cher que les hommes, constate-t-il. Cela crée des divisions là où il ne devrait pas y en avoir. Le pire, c’est que, lorsque tu en viens à ces conclusions, tu as déjà atteint l’âge de la maturité, et tu as honte. C’est ce dont je voulais témoigner dans Long Ears.»
Garzón-Montano s’est d’abord fait remarquer lorsque sa bonne amie Zoë Kravitz a mis la puce à l’oreille de son papa (Lenny!), qui l’a ensuite rapidement invité à assurer la première partie d’une tournée de stades pouvant accueillir des foules… imposantes. Aujourd’hui, le principal intéressé est plus que reconnaissant des portes que cela a pu lui ouvrir, bien qu’il soit de l’avis que ses mélodies intimistes ont davantage besoin d’être mises en valeur dans un contexte différent. Et il vante également les louanges de l’école Rudolf Steiner, à New York, où lui et Zoë ont été encouragés à puiser dans leur imaginaire. «Mes parents ne voulaient pas m’envoyer dans une école au cursus classique. Je me souviendrai toujours, pendant l’entrevue d’admission, que les évaluateurs me présentaient des toiles d’artistes et me demandaient ce que j’en pensais. À la base de la pédagogie Waldorf, il y a cette idée qu’apprendre et enseigner sont des actes créatifs, et qu’on doit nous inciter à développer notre propre sens critique. J’en garde de superbes souvenirs.»
Gabriel
Garzón-Montano
Jardín, disponible sous étiquette Stones Throw
En concert au Centre Phi samedi
