Le grand Pedro Almodovar revient dans les salles avec Les amants passagers, sa première comédie depuis des lustres. L’occasion d’évoquer la sexualité, omniprésente, dans sa formidable cinématographie.
Lors de la sortie de La peau que j’habite, vous nous disiez être dans votre période thriller. Les amants passagers, qui joue à fond la carte de la comédie, c’est une manière d’en sortir?
Quand je fais un film, il ne ressemble jamais au précédent. La mauvaise éducation n’avait rien à voir avec Parle avec elle, de même que La peau que j’habite n’avait rien à voir avec Étreintes brisées. Souvent, c’est juste par saturation d’un genre. Mais peut-être que celui-ci est encore plus différent que d’habitude, oui. Ce dont je suis sûr, c’est que l’ensemble de ma filmographie représente une trajectoire incohérente. Donc, faire une comédie maintenant n’a rien de bizarre ou d’étrange.
Et vous êtes d’abord un réalisateur de comédies, non?
C’est vrai, moi-même je l’avais oublié! (Rires) J’avais envie de retrouver le ton de mon cinéma des années 1980, que j’avais perdu avec l’âge. Pas seulement avec la maturité cinématographique, mais tout simplement à cause du passage du temps. Je voulais vérifier que ce ton était encore là, en moi. Et j’avais aussi envie de rendre hommage à cette allégresse, à cette explosion de joie, car c’est la période où l’Espagne a retrouvé la démocratie.
Le point de départ des Amants passagers, c’est la peur de l’avion? Ou vos fantasmes en avion?
Si on voulait mettre un slogan sur mon film, ce serait : «Voler, c’est faire la fête!» Ils vont la faire grâce aux trois agents de bord qui ont l’obligation de remonter le moral des passagers. Quant à mes fantasmes… Dans La loi du désir, il y avait quelque chose de cet ordre. Carmen Maura se promène dans les rues de Madrid, sous une chaleur accablante. Elle croise un homme avec un tuyau d’arrosage, lui dit : «Arrose-moi!» et il le fait. Beaucoup de gens à l’époque m’on dit que cette scène était très libératrice. Alors, imaginez une orgie dans un avion, si tous les voyageurs en avaient envie et avaient le culot de le faire. Ce serait intéressant, non?
Dans le film, plusieurs personnages passent à l’acte, dont une vierge qui abuse d’un passager qui a été drogué…
Attention, mon film n’est pas une invitation au viol. Je préfère penser que cette femme, qui est inexpérimentée, naïve, s’introduit dans le rêve de l’un des passagers de la classe économique. Mais si on a une vision hyperréaliste, on peut effectivement dire qu’il s’agit d’un viol puisqu’elle ne lui demande pas l’autorisation. La raison pour laquelle les agents de bord droguent les passagers, c’est pour qu’ils n’aient plus peur. Eux-mêmes prennent de la mescaline, une drogue très populaire dans les années 1980, qui a des vertus aphrodisiaques. Sauf que, si on n’a pas l’occasion de baiser, on devient très sociable. À l’extrême. OK, il y a un abus sexuel dans le film.
Mais c’est amusant, non? (Rires) Les amants passagers est politiquement incorrect… Mais sur un ton léger. Quitte à mourir, autant baiser. C’est une façon positive de dire au revoir à la vie! Sans vouloir paraître prétentieux, je voulais aussi rendre hommage au Songe d’une nuit d’été, de Shakespeare, dans lequel les personnages boivent un élixir qui les transporte dans une sorte de fantaisie où la transgression devient presque quotidienne.
Vous estimez-vous toujours aussi politiquement incorrect qu’à vos débuts?
En Espagne, je suis un réalisateur très connu, «populaire». Les gens vont voir mes films de toute façon. Et d’ailleurs, celui-ci a très bien démarré. Néanmoins il y a eu des critiques très dures. Et certaines étaient clairement homophobes. Après, parler de sexualité comme je le fais n’est pas si simple.
Par exemple, la communauté gaie semblait avoir des préjugés à l’égard des hommes les plus efféminés, comme les agents de bord. Les gais flamboyants existent pourtant! J’ai ressenti quelque chose de négatif qui me surprend. C’est peut-être ce qui me donne encore plus envie de me comporter comme quand j’avais 30 ans!
[youtube=http://www.youtube.com/watch?v=P9cee-JCsyg&w=640&h=360]
Les amants passagers
En salle dès vendredi
