OTTAWA — Le gouvernement fédéral rejette le controversé projet d’oléoduc Northern Gateway, qui devait se rendre jusqu’au nord-ouest de la Colombie-Britannique, mais approuve la proposition de Kinder Morgan de tripler la capacité de son oléoduc Trans Mountain. Le gouvernement donne également son feu vert au prolongement de la Ligne 3 entre l’Alberta et le Wisconsin.

Le projet Trans Mountain prévoit de faire passer de 300 000 à 890 000 barils de pétrole par jour la capacité de l’oléoduc de Kinder Morgan qui relie déjà l’Alberta à son terminal du port de Burnaby, près de Vancouver. La Ligne 3 d’Enbridge, quant à elle, relie depuis une cinquantaine d’années l’Alberta aux marchés américains, en passant par le sud de la Saskatchewan et du Manitoba. Le nouveau projet prévoit que l’oléoduc sera entièrement refait, en doublant pratiquement sa capacité.

«Dans les grosses décisions qu’un gouvernement doit prendre, c’est très rare sinon impossible (de faire) l’unanimité, quelle que soit la décision, a reconnu Justin Trudeau en annonçant l’approbation de deux projets sur trois lors d’une conférence de presse à Ottawa.

«Nous devons prendre les bonnes décisions dans l’intérêt du pays et de tous les Canadiens en acceptant que des personnes ne seront pas d’accord avec nous», a fait valoir le premier ministre.

Le projet d’élargissement de l’oléoduc Trans Mountain est évalué actuellement à 6,8 milliards $, alors que celui de la Ligne 3 d’Enbridge coûterait environ 7,5 milliards $. Les deux projets approuvés par Ottawa permettront d’augmenter la capacité de ces oléoducs de près d’un million de barils par jour.

Le projet Northern Gateway, rejeté par Ottawa, prévoyait quant à lui faire passer par le nord-ouest du pays le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta en l’acheminant jusqu’au port intérieur de Kitimat, en Colombie-Britannique — et en traversant la forêt pluviale de Great Bear.

La première ministre néo-démocrate de l’Alberta, Rachel Notley, s’est réjouie de la décision d’Ottawa, louangeant le leadership de Justin Trudeau, qu’elle avait rencontré plus tôt mardi.

«Aujourd’hui, nous voyons enfin la lueur du jour», a-t-elle déclaré dans un communiqué, évoquant l’économie de sa province durement touchée par la chute des cours du pétrole.

«Nous avons une chance de sortir de notre enclave. Nous avons une chance de vendre vers la Chine et vers d’autres marchés, et ce, à de meilleurs prix. Nous avons une chance de réduire notre dépendance à un seul marché, et conséquemment, d’être plus indépendants économiquement.»

Le rejet du projet Northern Gateway ne surprend guère les observateurs. Le gouvernement ajoute toutefois à cette décision un moratoire plus permanent sur la circulation des navires pétroliers au large de la côte nord de la Colombie-Britannique, comme les libéraux l’avaient promis en campagne électorale l’an dernier. Ce moratoire existe déjà, mais le gouvernement veut l’enchâsser dans une loi.

Justin Trudeau a soutenu que le projet Trans Mountain créera 15 000 emplois pour la classe moyenne, surtout chez les gens de métier.

À ce chapitre, le député conservateur Gérard Deltell a déploré le rejet par le gouvernement du projet Northern Gateway, arguant que sa mise en branle aurait créé 4000 emplois.

La chef par intérim du parti, Rona Ambrose, a pour sa part fait valoir que le fait d’approuver les projets d’oléoducs ne suffisait pas, soutenant que le gouvernement devait faire en sorte qu’ils se traduisent en un succès «jusqu’à la fin».

Respecter les conditions de l’ONÉ

Le premier ministre a par ailleurs fait valoir que le projet de Kinder Morgan respectait «les normes environnementales les plus strictes» et qu’il s’inscrivait dans la stratégie canadienne de lutte contre les changements climatiques.

L’approbation est conditionnelle au respect des 157 conditions imposées par l’Office national de l’énergie, a noté M. Trudeau. Le premier ministre a aussi rappelé que le projet n’aurait pas été approuvé par Ottawa n’eût été les initiatives du gouvernement de l’Alberta, qui a imposé un juste prix au carbone et qui a fixé un plafond sur les émissions de gaz à effet de serre du secteur des sables bitumineux.

Le premier ministre se dit convaincu que le projet Trans Mountain servira les intérêts des Canadiens. Selon lui, la population n’exige pas de son gouvernement qu’il choisisse entre l’environnement et l’économie, mais plutôt qu’il opte pour des projets qui allient les deux facteurs.

Le chef du Nouveau parti démocratique (NPD), Thomas Mulcair, a accusé M. Trudeau de «rompre avec le public en Colombie-Britannique» en approuvant le projet de Kinder Morgan.

«Bien des gens en Colombie-Britannique et ailleurs au pays ont voté libéral parce qu’on leur a fait croire que ce projet d’oléoduc n’irait pas de l’avant sous un gouvernement libéral. Il est clair aujourd’hui que ces électeurs ont été trompés», a-t-il soutenu dans un communiqué.

Le cabinet libéral avait jusqu’au 19 décembre pour se prononcer sur le projet Trans Mountain, mais il a décidé d’annoncer sa décision sur les trois projets le même jour, et avant la prochaine rencontre fédérale-provinciale des premiers ministres, le 9 décembre à Ottawa. Cette conférence, aussi annoncée officiellement mardi, sera justement consacrée à la stratégie nationale de lutte contre les changements climatiques.

Les opposants n’en démordent pas

Le maire de Vancouver, Gregor Robertson, s’est dit «profondément déçu» par la décision du cabinet fédéral sur l’oléoduc Trans Mountain, la qualifiant de «grand pas en arrière» pour l’environnement et l’économie du pays. Dans un communiqué, il a déclaré qu’il joindrait sa voix à celle des milliers de citoyens, des membres des Premières Nations et des autres villes de la région opposés au projet.

Les leaders autochtones et les environnementalistes entendus plus tôt mardi s’attendaient déjà à ces décisions, mais ils ne s’avouaient pas vaincus pour autant.

«Le combat va simplement s’accentuer», a promis le grand chef Stewart Phillip, de l’Union des chefs de la Colombie-Britannique, qui rappelle que le projet Trans Mountain était déjà rejeté «sans condition» par les Autochtones. «La lutte se transportera maintenant sur la scène politique, mais elle se poursuivra», a-t-il prédit.

«Les risques sont simplement trop grands: la circulation des pétroliers dans le détroit de Burrard augmentera de 700 pour cent, et c’est évident qu’il y aura un jour une collision dans un détroit si congestionné.»

Le grand chef de l’Assemblée des chefs du Manitoba, Derek Nepinak, estime que le gouvernement fédéral n’a tout simplement pas l’aval des Autochtones pour approuver de tels projets. «Ils ne nous écarteront pas une deuxième fois, ils n’ont pas notre accord pour passer sur nos terres ancestrales. Et je ne vois pas le jour où nos peuples accepteront la destruction des terres et de l’eau. Impossible.»

Aussi dans National :

blog comments powered by Disqus