Montage : Emmanuel Houle

«J’étais un hacker, mais du bon côté. En 2015, j’ai tout lâché», raconte l’expert en sécurité informatique Justin Seitz, au bout du fil. Aujourd’hui, il est de ceux qui tentent d’apprendre aux internautes comment lutter contre la brutale efficacité de la propagande des extrémistes violents sur internet.

«En 2014, j’ai commencé à m’intéresser à l’utilisation des médias sociaux par les extrémistes. Je voulais les étudier et détruire leurs réseaux», explique M. Seitz. Il a alors commencé partager des connaissances de base du langage de programmation Python.

«Je crois que tout le monde devrait être à l’aise avec un langage de programmation. Plus il y a de gens qui surveillent les violations des droits humains, les attaques chimiques ou simplement qui suivent les allées et venues des groupes terroristes ou criminels, plus on a de chance de savoir la vérité», résume-t-il.

Directeur de la chaire de recherche Digital Mass Atrocities Prevention Lab, à l’université Concordia, Kyle Matthews affirme pour sa part que le combat contre le groupe État Islamique (EI), qui a été récemment expulsé de la ville irakienne de Mossoul, est loin d’être terminé. «Ils ont créé une infrastructure sur internet. Il y a des centaines de milliers de personnes qui partagent leur idéologie», avance-t-il. Les récents attentats djihadistes en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne sont, selon lui, la preuve que l’idéologie de l’EI est maintenant bien établie en ligne. «Ce sont les idées, maintenant, qu’on doit battre», explique-t-il.

«EI a fait venir en Syrie et en Irak au moins 40 000 jihadistes autour du monde. Pour moi, ça démontre qu’ils savent ce qu’ils font. Ils ont utilisé les médias de l’occident pour promouvoir leur message autour du monde» – Kyle Matthews, directeur de la chaire de recherche Digital Mass Atrocities Prevention Lab, à l’université Concordia

Le chercheur se désole de voir que les citoyens ne sont pas assez proactifs lorsqu’ils sont en contact avec du contenu violent sur internet. «C’est à nous, comme individus, d’opposer [le contenu violent] avec des idées, et de dire à Facebook que ça représente un abus de leur plateforme», lance M. Matthews. Pour lui, il est important que les utilisateurs d’internet apprennent à développer une «contre-narration», c’est-à-dire opposer aux propos violents un message qui les neutralisent. «Je vois plein de gens qui ne prennent pas le temps de dire “ce que tu dis c’est haineux“», affirme-t-il.

L’autre côté de la médaille, selon Justin Seitz, ce sont les « citoyens moyens » qui agissent en n’étant pas assez informés. «J’ai vu beaucoup de cas où une personne veut faire le bien, mais ne connaît rien à l’Islam, par exemple. La personne va signaler à Facebook ce qu’elle croit être de la propagande islamique, alors que c’est simplement un musulman qui agite un drapeau noir, ce qui n’est pas toujours lié à un groupe extrémiste, mais souvent un symbole de l’Islam», illustre-t-il. Cette personne, en signalant du contenu qu’elle considère violent pour le faire retirer, pourrait aussi détruire une source de renseignement utile pour des enquêteurs sur internet. «Si tout le monde signalait tout ce qui est violent, on aurait bien peu de choses à analyser», résume Justin Seitz.

M. Matthews admet qu’il y a un risque que les extrémistes, refoulés hors de Facebook et de Twitter, commencent à bâtir leurs réseaux loin des regards, sur le dark web. «Mais on a une responsabilité, quand quelqu’un fait des menaces contre un groupe ou un individu, de signaler ça à Facebook ou Google», nuance-t-il.

Kyle Matthews propose de développer un message de contre-narration lorsqu’on rencontre de la propagande violente sur internet. «La première étape c’est de faire un peu de recherche, explique le chercheur. Si on veut parler de radicalisation religieuse, il faut savoir qui sont les groupes actifs et quels sont les signes de radicalisation. Les modérés, religieux ou non, doivent travailler ensemble. On ne peut pas tomber dans le piège des extrémistes.»

La vitesse supérieure
Les contributeurs à des sites internet d’enquête, tels que bellingcat.com, eux, poussent la note un peu plus haut dans la participation citoyenne virtuelle.

Loin d’être la seule plateforme d’enquête en accès libre, bellingcat.com s’est fait connaître après avoir exposé les mensonges de la Russie dans le dossier de l’écrasement de l’avion MH17 de la Maylaisia Airline, abattu au-dessus de l’Ukraine par un missile. Aujourd’hui, l’investigation en accès libre du site fondé en 2014 par l’activiste britannique Eliot Higgins se concentre sur la Syrie, un conflit où les combattants téléchargent sur internet une foule de photos et de vidéos, d’apparence anodine, qui deviennent les sources des enquêtes de Bellingcat.

Pour Higgins, il est beaucoup plus simple qu’on le pense de trouver les réponses à des questions qui pourraient surgir lorsqu’on s’intéresse aux zones de guerre ou à la politique internationale. «Surtout la géolocalisation, qui est comme un jeu de “Trouver les différences“, mais pour les adultes», explique-t-il.

La géolocalisation, dans le contexte de l’accès libre, consiste à utiliser des éléments d’une photo ou d’une vidéo en les comparant à des images prises de Google Maps pour identifier l’endroit précis où elles ont été enregistrées, ce qui aide à vérifier les affirmations des gouvernements ou à suivre la trace de militants d’organisations comme le groupe armé État Islamique.

«On n’utilise pas de logiciels à 100 000$, on utilise un navigateur web!» – Justin Seitz, expert en sécurité informatique

«J’ai commencé à faire mon travail parce qu’il y avait des informations à propos de la guerre en Lybie qui était ignorées, raconte Eliot Higgins dans un échange de courriels. Je suis entièrement autodidacte. Ce n’est vraiment pas difficile de faire ce qu’on fait.»

Justin Seitz croit que le citoyen «moyen» pourrait avoir un plus grand contrôle sur son monde en mettant à profit la mine d’information qui se trouve sur les médias sociaux.

«Des compétences de base comme la recherche d’un numéro de téléphone à travers Facebook peuvent être utiles, que vous soyez à la poursuite d’un groupe terroriste ou simplement sur le point d’acheter une voiture de la part de quelqu’un dont vous voulez vérifier l’identité», affirme-t-il.

«On doit amener dans la conscience collective l’idée qu’on est capable de faire beaucoup plus de choses qu’on le croit, avec juste un peu d’éducation. La beauté de tout ça, c’est dans la simplicité», ajoute M. Seitz.

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