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En premier, il y a eu le reportage du New York Times au début du mois d’octobre dans lequel des femmes racontaient comment elles ont été harcelées et agressées sexuellement par le producteur américain Harvey Weinstein. Puis, dix jours plus tard sur Twitter, il y a eu cet appel de l’actrice Alyssa Milano qui demandait à toutes les victimes de dénoncer ce genre crime. S’en est suivie une déferlante médiatique qui a touché toute la planète avec le mouvement #MeToo et ses nombreux dérivés. Analyse d’un phénomène qui aura marqué l’année 2017.

L’escalade
Pour la sociologue et chercheuse de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Sandrine Ricci, le mouvement #MeToo se préparait depuis cinq ans environ. Divers cas de violence sexuelle ont fait les manchettes ces dernières années, alimentant du même coup le mécontentement populaire. Il y a notamment eu les agressions survenues en marge de la grève étudiante de 2012, le viol collectif d’une femme dans un bus de New Delhi l’année suivante, le suicide de la Néo-Écossaise Rehtaeh Parson, dont une photo d’elle, possiblement en train d’être agressée, avait circulé sur les réseaux sociaux, et la tuerie d’Isla Vista, en Californie, en 2014. Le tueur Elliot Rodger avait alors partagé sa haine des femmes sur le web avant de commettre ses crimes.

En parallèle, des mouvements ont vu le jour sur les réseaux sociaux pour donner une voix aux victimes, tels que #AgressionNon
Dénoncée et #YesFor
Women pour ne nommer que ceux-là. «Depuis 2012, ça va de manière croissante pour arriver à aujourd’hui, où on est en train de « visibiliser » la violence sexuelle sous toutes ces formes et de « visibiliser » les agresseurs, ce qui est nouveau», a fait remarquer Mme Ricci.

Le phénomène planétaire
Après les allégations entourant Harvey Weinstein, le mouvement #MeToo s’est étendu rapidement sur tous les autres continents. Partout, des victimes sont sorties de l’ombre pour dénoncer leurs agresseurs. Par exemple, en Suède, 456 actrices ont publié une lettre ouverte pour dénoncer le harcèlement et les agressions dont elles ont été victimes. Au Japon, la journaliste Shiori Ito a publié un livre dans lequel elle raconte l’agression sexuelle qu’elle a subie d’un proche du premier ministre Shinzo Abe, Noriyuki Yamaguch. Ce dernier n’a jamais été accusé. En Inde, une liste de personnes faisant l’objet d’allégations harcèlement sexuel, comprenant entre autres des professeurs d’université et des journalistes, a été publiée sur les réseaux sociaux, créant sur le coup un scandale. La chanteuse sud-africaine Jennifer Ferguson a accusé le président de l’Association de football d’Afrique du Sud et ancien politicien, Danny Jordaan, de l’avoir agressée sexuellement, suscitant très peu de réactions dans ce pays où le taux de violence sexuelle atteint des sommets.  «Les médias sociaux sont sans frontière, a expliqué Mme Ricci. Ça devient une conversation transnationale. La violence envers les femmes est un concept transnational parce que ça se retrouve dans toutes les sociétés humaines ou presque.»

Des dérivés de #MeToo

  • #Moiaussi
  • #MyHarveyWeinstein
  • #balancetonporc (France)
  • #QuellaVoltaChe (Italie)
  • #ichauch (Allemagne)
  • #YoTambién (Espagne)
  • #jagockså (Suède)
  • #Delateseuporco (Brésil)

Appels à l’aide en hausse
Avec son équivalent francophone #MoiAussi, le mouvement #MeToo a aussi gagné le Québec. Le fondateur de Juste pour rire, Gilbert Rozon, l’animateur Éric Salvail et l’éditeur Michel Brûlé sont au nombre de ceux qui ont été dénoncés pour leurs agissements à caractère sexuel condamnables. Des victimes connues, telles que Pénélope McQuade, Julie Snyder et Patricia Tulasne, ont porté plainte, ce qui a encouragé d’autres à faire de même, a souligné la porte-parole du Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RCALACS), Stéphanie Tremblay. «On l’a vécu il y a 14 ans avec Nathalie Simard. Il y a eu une augmentation massive des demandes d’intervention dans les CALACS, a-t-elle rappelée. On revit la même chose cette année.» Depuis la mi-octobre, les demandes d’aide ont jusqu’à quadruplé dans certains CALACS, et les listes d’attente n’ont cessé d’augmenter depuis. Le flot de dénonciations a atteint un nouveau sommet, a précisé Mme Tremblay. Elle attribue ce pic aux réseaux sociaux, mais aussi à l’accumulation de la colère à la suite de nombreux scandales de violence sexuelle.

Les critiques
Le mouvement #MeToo s’est répandu comme une traînée de poudre. Moins d’une semaine après le gazouillis d’Alyssa Milano, il était déjà question d’un «phénomène». Qui dit rapidité dit aussi dérapages et critiques. Des chroniqueurs ont d’ailleurs partagé leurs réserves quant au mouvement #MeToo.

Tout en soulignant le manque de soutien offert aux victimes de violence sexuelle, le chroniqueur du Sacramento Bee, Marcos Breton, s’est pour sa part questionné sur le principe de «présumé innocent». Selon lui, il est difficile d’évoquer ce principe sans passer pour celui qui défend des agresseurs. «Le tribunal populaire va trop souvent vite à la mise en accusation, laissant de côté les nuances et les faits», a-t-il écrit.

La réplique de certains hommes au mouvement #MeToo avec des mots-clics comme #IHave et #ItWasMe a été jugée dérangeante par la chroniqueuse du New Yorker, Alexandra Schwartz. «C’est pénible de voir comment les réseaux sociaux sont utilisés pour que le monde entier soit témoin d’une confession de coercition et même, dans certains cas, de viol, a-t-elle écrit, en faisait valoir que cette façon de faire des confidences a pour effet de banaliser la douleur des victimes.

Dans le National Review, Heather Wilhem, s’est de son côté interrogée sur l’effet d’un micromessage de dénonciation sur les réseaux sociaux. «Dans un monde idéal, j’aimerais que #MeToo aide les gens à parler et à répliquer. […] Malheureusement, certaines personnes préfèrent lancer des roches aux hommes et stigmatiser les femmes comme des victimes. C’est plus facile, mais ça n’aide pas.»

L’après-#MeToo
Plus de deux mois après la nouvelle propagation du mot-clic #MeToo, qu’en est-il des suites à donner à ce mouvement? Au Québec, un projet pilote a été lancé pour réviser les dossiers des plaintes pour agression sexuelle jugées a priori non fondées par la Sûreté du Québec. Le gouvernement de Philippe Couillard rendra aussi obligatoires les cours d’éducation sexuelle au primaire et au secondaire, en plus d’encadrer les relations entre les professeurs et les étudiants universitaires. Il a aussi accordé une aide financière d’urgence de 1M$ aux organismes venant en aide aux victimes. Le RCALACS réclame d’ailleurs un meilleur financement récurrent pour venir en aide aux victimes, mais aussi pour organiser des activités de prévention dans les écoles. «La lutte contre les agressions sexuelles, ça passe par l’éducation, a insisté Stéphanie Tremblay. Ça fait deux ans et demi qu’on travaille sur un programme de prévention, mais on manque de ressources pour l’animer dans les écoles.»

D’après Statistique Canada, à peine 5% des agressions sexuelles font l’objet d’une plainte à la police et environ trois dénonciations sur 1000 se terminent par une condamnation. La sociologue Sandrine Ricci a parlé de la nécessité d’une «révolution» dans le système judiciaire québécois. «Il faut revoir les lois, mais il faut aussi revoir la formation du personnel, a-t-elle signalé. Il faut arrêter de mettre le fardeau sur les victimes.»

Mme Ricci a aussi encouragé les médias à faire un «examen de conscience» sur le traitement des nouvelles concernant les violences sexuelles. «Ce ne sont pas des inconduites, ce sont des agressions sexuelles, a-t-elle dit. Ce sont des crimes. Cette tendance à euphémiser tend à banaliser les agressions sexuelles.»

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