Getty images Mohamed Labidi.

«Il y a une fusillade à la mosquée.» 
Ces mots prononcés au bout du fil le 
29 janvier 2017 peu après 19h45, 
Mohamed Labidi s’en souvient parfaitement. Le président du Centre culturel islamique de Québec (CCIQ) a d’abord cru à une blague. C’était le début d’une «nuit interminable» pour lui et pour les musulmans de Québec, la nuit de l’attentat de la grande mosquée, une nuit à l’issue de laquelle M. Labidi voit pourtant poindre la lumière.

C’est en se dirigeant vers la grande mosquée de Québec que Mohamed Labidi a vu les voitures de police, le périmètre de sécurité. Il n’a plus revu six de ses coreligionnaires et amis.

À quelques jours de la fin de 2017, M. Labidi a abordé avec Métro le tourbillon médiatique qui l’a englouti au cours des semaines qui ont suivi la tuerie, le deuil qu’a traversé la communauté musulmane cette année, les origines de cette violence inouïe et le long chemin de la guérison qui ne fait que s’amorcer.

«L’information est sortie au compte-gouttes: telle personne est morte, telle personne est entre la vie et la mort, telle personne est mourante», se remémore douloureusement Mohamed Labidi lors d’un entretien téléphonique. M. Labidi était censé se trouver à la mosquée au moment de la fusillade, mais des invités l’avaient retenu à la maison.

Des 39 personnes présentes à la mosquée pour la prière, huit ont été blessées et six tuées. Les victimes sont âgées de 39 à 60 ans. Tous des pères de famille. «Les six qui ont été tués, ce sont tous des travailleurs, des gens actifs, c’est un échantillon représentatif de la communauté musulmane», se désole Mohamed Labidi.

Pas de repos pour lui ni pour les autres membres du conseil d’administration du CCIQ, alors que les appels affluent toute la nuit pour déterminer si un proche est tombé sous les balles du tireur de 
27 ans, Alexandre Bissonnette.

«Dès que tu répondais, ils raccrochaient. Ils savaient tout de suite», explique-t-il. Le deuil attendra aussi puisque, dès le lendemain, il a fallu parler aux médias, à la population. «Nous avons été mis à l’avant-scène. De là ont commencé les entrevues avec les journaux, avec les stations de télé, avec les médias internationaux», énumère-t-il d’une voix lasse.

Puis, des rassemblements en soutien à la communauté musulmane ont eu lieu un peu partout le 30 janvier. «Les milliers de personnes qui ont afflué autour de la mosquée, cette marée humaine, ç’a permis de soulager un peu la communauté musulmane. Les musulmans ont senti qu’ils n’étaient pas seuls», affirme M. Labidi. Pour lui, la présence des politiciens – tant fédéraux et provinciaux que municipaux – a été comme un baume sur le cœur. «J’ai parlé avec des politiciens de tous les partis et ils ont unanimement promis que les décisions politiques tiendront compte de ce que vivent les musulmans», raconte-t-il.

«Certains ont avoué qu’ils étaient, à tort, loin de la communauté musulmane. Ils ont senti le besoin de se rapprocher et de mieux connaître la communauté», mentionne M. Labidi.

Mais qu’en est-il de ceux qu’on a montrés du doigt au lendemain du massacre, ceux qui crient leur haine et leur peur dans les micros de radio et sur l’internet, qu’on a accusés d’être les vecteurs de la violence qui s’est déchaînée sur cette mosquée de Québec? «Il y a un proverbe arabe qui dit que celui qui ne connaît pas quelqu’un va le détester, répond avec sagesse le président du CCIQ. La connaissance de l’autre va dissiper beaucoup de préjugés, beaucoup d’incompréhension.»

«La tragédie a son côté dur, mais il y a aussi eu cette vague de sympathie sans précédent. Ça va permettre, peut-être, de changer les perceptions de certaines personnes.» –Mohamed Labidi, président du Centre culturel islamique de Québec

Celui qui a notamment vu sa voiture incendiée et une tête de porc déposée devant sa mosquée n’en démord pas. «Nos concitoyens de l’extrême droite sont animés par l’ignorance crasse. S’ils essayaient de comprendre qui est l’autre, cette haine et cette animosité gratuite disparaîtraient», insiste M. Labidi. À ceux qui détestent activement les musulmans, il envoie un message: 
«Essayez de comprendre, essayez de voir l’apport de la communauté.»

Le CCIQ se tient désormais à distance des débats politiques animés qui ont suivi le référendum sur le cimetière musulman de Saint-Apollinaire ou sur le projet de loi 62 sur la laïcité, mais M. Labidi se promet une chose pour l’année 2018. «Chaque fois qu’on va trouver que quelqu’un véhicule de faux messages et des messages de haine, on va alerter le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes et le Conseil de presse du Québec. On va agir contre ceux qui alimentent la haine», explique-t-il. Pour lui, le cœur du combat réside dans la sphère médiatique.

«Parler aux médias, c’est une grande responsabilité, dit-il. On peut induire les gens en erreur, on peut animer les gens avec de la haine qui peut tuer, faire du mal aux personnes innocentes.» [NDLR: cet entretien a été réalisé avant la publication d’un reportage trompeur au sujet d’une mosquée de Montréal à TVA Nouvelles.]

Si 2018 apporte ses promesses de guérison, l’anniversaire de la tuerie approche lui aussi. Les plaies à peine cicatrisées risquent alors de s’ouvrir. «Notre objectif, c’est de tirer des leçons positives et d’envoyer des messages positifs à la communauté musulmane et à la société», résume M. Labidi.

Selon lui, les groupes d’extrême droite comme La Meute et Storm Alliance ont encore une possibilité de rédemption. «Comme quelqu’un qui alimente le feu, on peut alimenter la haine, comme on peut la réduire et l’annihiler, si on veut», affirme Mohamed Labidi, la voix soudainement plus claire.

Aussi dans National :

Nous utilisons maintenant la plateforme de commentaires Facebook Comments sur notre site web. Grâce à celle-ci, vous pourrez laisser vos commentaires par l’entremise de votre compte Facebook directement sous les articles sur notre site web. Pour ceux qui ne sont pas membres du réseau social, nous vous invitons à faire vos commentaires via l’adresse courriel opinions@journalmetro.com. Merci de nous lire!