Pablo A. Ortiz/Métro

Seules, marginalisées et stigmatisées, les mères toxicomanes hésitent parfois à aller chercher de l’aide, de peur que leurs enfants ne leur soient retirés. Depuis près de 50 ans, l’organisme montréalais Portage permet à ces femmes de guérir avec leurs enfants, une initiative unique au Canada. Dimanche, des finissantes du programme mère-enfant ont raconté leurs histoires.

Une centaine de femmes et presque autant d’enfants sont rassemblés dans la grande salle du centre d’éducation pour adulte, à deux pas du métro Lionel-Groulx. Organisée tous les ans par Portage, cette «fête de la reconnaissance» vient célébrer la résilience, l’accomplissement et le combat de ces femmes sorties de la drogue avec et grâce à leurs enfants.

Elles s’appellent Jessica, Betsy, Alexandra ou Sonia. Toutes ont été toxicomanes, ont perdu, dose après dose, le contrôle sur leur vie et sur celle de leur enfant. La voix hésitante, émues, elles racontent leur parcours difficile, mais surtout, le bonheur de pouvoir vivre désormais une vie presque normale.

«La toxicomanie peut toucher n’importe qui. Nous, on essaie simplement de leur redonner le pouvoir sur leur vie. Mais ça peut arriver à tout le monde» – Geneviève Mainville, directrice du programme mère-enfant.

Geneviève Mainville, directrice du programme mère-enfant, est chaque année touchée par ces témoignages de femmes qui peuvent à nouveau voir la lumière.

«Elles ont beaucoup échoué, elles n’ont pas eu de graduation, par exemple, alors monter sur scène, comme ça, ce sont les premiers effets positifs où elles sont reconnues pour quelque chose. Et ça les marque beaucoup», se réjouit-elle, considérant ce jour comme l’accomplissement de son travail quotidien. «C’est ça notre paie», enchaîne-t-elle.

L’écoute et le dialogue
Magique, c’est le mot que choisit Jessica pour définir le programme mère-enfant, qu’elle a quitté depuis maintenant deux ans, sobre et avec son fils de trois ans. Si elle a aujourd’hui un logement, un emploi, des économies, bref, une vie normale, cette jeune mère a vécu dans la drogue et la misère avant d’atterrir chez Portage.

Avant de monter sur scène à son tour, Jessica confie se sentir fébrile, stressée. Pourtant, c’est son assurance, son sourire et sa positivité qui frappe lorsqu’elle évoque avec beaucoup de recul et d’humilité son parcours chaotique. «Je n’ai pas l’air d’une fille qui sort de la rue et qui fumait du crack», lance-t-elle. L’ancienne Jessica, qui volait pour s’acheter ses doses, a désormais disparu.

«Ç’a été long avant que j’appelle Portage, je savais que ça n’allait pas bien, j’amenais mon fils dans des situations terribles, je savais que je n’étais pas à la hauteur pour lui» – Jessica, ex-toxicomane.

Finalement, c’est lorsqu’elle a été signalée à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) et que son enfant a failli lui être retiré qu’elle s’est tournée vers Portage.

Pendant six mois, elle a partagé son quotidien avec d’autres mères toxicomanes, enchaînant les séances de dialogue, pour retrouver confiance en soi, accepter ses sentiments et réapprendre à vivre sans la drogue.

Portage utilise la méthode de la communauté thérapeutique, qui met les liens entre les participantes au cœur du processus de guérison.

«Cette méthode, c’est considérer que chaque membre d’une communauté est en mesure d’aider les autres. Elles ont toutes des forces particulières et connaissent la réalité de la toxicomanie. Ensemble, elles s’aident à s’en sortir», explique François Desjardins, intervenant pour l’organisme.

Si Jessica a eu quelques réticences au début face aux règles, au dialogue et à l’ouverture que prône le centre, elle s’est finalement prêtée à l’exercice, a appris à comprendre ses émotions, à accepter sa situation et à se battre pour s’en sortir. Surtout, et comme pour la majorité des participantes, être proche de son enfant durant la thérapie est un luxe que peu de femmes toxicomanes peuvent se payer au Canada. Portage est le seul centre du pays à accueillir les mères et leurs enfants, qui sont pris en charge en service de garde par une équipe d’intervenants.

«Mon fils, il m’aide tellement à continuer, raconte Jessica, en regardant dans les yeux son garçon de trois ans. Il a besoin de moi, il ferait quoi sans moi? Il me dit plein de belles choses, c’est vraiment magique. Ça fait tellement des enfants spéciaux, ils ont manqué d’amour mais ont plein de choses à donner maintenant.»

Briser les clichés
Encore tabou, la toxicomanie qui touche les mères de jeunes enfants est mal connue et peu documentée. Pourtant, alors qu’un consommateur de drogue sur trois est une femme, elles ne représentent qu’un cinquième des usagers en traitement. «Les femmes toxicomanes ne vont pas chercher de l’aide de peur de perdre leurs enfants», affirme la directrice du programme. Pour Jessica, chaque femme a une histoire particulière qui l’a poussée vers la drogue. Le jugement, les préjugés, dit-elle, démontrent surtout un manque de respect ou une méconnaissance de ces histoires. «J’ai envie de leur dire qu’il n’y a pas de mots pour décrire les souffrances que ces mères subissent. Je ne demande pas d’être comprise ou acceptée, juste d’être respectée», ajoute-t-elle.

Pour François Desjardins, le meilleur moyen de combattre les préjugés sur les mères toxicomanes est d’aller à leur rencontre, d’écouter leurs parcours. «Ce ne sont pas des gens malveillants, elles ont eu des histoire qui les ont menées vers des difficultés toujours plus grandes. Quand on les connaît, il n’y a plus de jugements qui tiennent».

Finalement, Geneviève Maillet est unanime, le Québec et le Canada ont besoin de plus de centres comme Portage, sans quoi les mères toxicomanes continueront de vivre et parfois de mourir sans que personne les aide.

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