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Le rêve de Thierry Karsenti, qui est titulaire de la Chaire de recherche sur les technologies de l’information et de la communication en éducation, c’est que tous les élèves du Québec détiennent leur propre tablette tactile à l’école.

«Si on arrivait à doter chaque élève d’un outil informatique, on ferait un saut quantique comme société au niveau de l’apprentissage des jeunes», soutient le professeur de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal.

Au Québec, il y environ 90 000 tablettes qui circulent dans les écoles primaires et secondaires. Pas moins de 500 de celles-ci se trouvent dans les écoles de la Commission scolaire de Montréal (CSDM). Elle les utilise avec les élèves du préscolaire et ceux qui présentent un handicap, une difficulté d’adaptation ou d’apprentissage. Les autres, inscrits dans les classes régulières, travaillent avec des ordinateurs portables qu’ils se partagent.

La Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys possède de son côté quelques centaines de tablettes. Elle effectue présentement un projet pilote dans les classes de français de quatrième année de deux de ses écoles primaires.

Bien qu’il soit convaincu de l’apport positif des nouvelles technologies dans les classes, Thierry Karsenti poursuit ses études sur le sujet en visitant des écoles. Il s’intéresse en ce moment au processus d’écriture avec un ordinateur ou une tablette.

D’après vos recherches, comment les nouvelles technologies aident-elles les jeunes dans leur apprentissage du français?
Peu importe le prof de français, personne ne peut rivaliser avec le potentiel d’un correcteur. L’élève écrit son texte à l’ordinateur et le correcteur surligne des mots en vert et en rouge. Il ne donne pas seulement la réponse aux jeunes, il lui pose des questions. Est-ce que tel mot s’accorde? Est-ce qu’il prend un s? Ce feedback instantané, il n’y a aucun prof qui peut faire cela pour ses 32 élèves. Toutefois, les recherches qu’on a réalisées démontrent que, sans un accompagnement de l’enseignant, les jeunes vont ignorer les mots surlignés et ils vont trouver un moyen d’enlever le surlignage. Donc, il fera sensiblement le même nombre de fautes. Par contre, quand l’enseignant est derrière l’élève, il lui explique comment utiliser ces outils électroniques et le jeune apprend à faire moins de fautes parce qu’il a un feedback de l’outil informatique.

Ce qu’on a observé, c’est que parfois, des élèves vont ajouter des fautes parce qu’ils ont des choix à faire et qu’ils ne sont pas certains. Globalement, il y a 5% de fautes rajoutées, mais il y a 80% des fautes qui ont été enlevées.

Et cela n’empêche pas l’enseignant de faire un retour sur certaines règles et sur certaines difficultés rencontrées par les élèves à l’occasion.

Que pensent les enseignants de ces nouvelles technologies?
Il y a trois types d’enseignants: ceux qui ne croient pas aux technologies, ceux qui y croient plus ou moins et qui envoient les élèves seuls à l’ordinateur et il y a les autres qui accompagneront les élèves dans leur usage de l’informatique. C’est avec ces derniers qu’on a des résultats exceptionnels.

Les enseignants disent souvent que les élèves sont tellement bons à l’ordinateur. Non. Les élèves sont bons pour jouer et pour socialiser. Pas pour utiliser des logiciels de correction. Il faut vraiment leur montrer le potentiel des logiciels de correction. Et pas besoin d’avoir des logiciels aussi spécialisé qu’Antidote qui va parler d’anglicisme ou de québécisme.

Des enseignants de français nous ont demandé si les élèves apprennent vraiment avec les ordinateurs. Quand on a posé la question à des jeunes du primaire et du secondaire, ils nous disaient: «On n’est pas fous. Quand le correcteur souligne dix fois le même mot, on l’apprend».

Pourquoi des enseignants sont-ils réfractaires à l’arrivée des nouvelles technologies dans les classes?
Des enseignants que j’ai récemment rencontrés à Ottawa me disaient que les élèves ont besoin du papier et des crayons. Quand je questionne les élèves à ce sujet, ils me disent qu’ils n’ont pas vraiment besoin de sentir le papier et les crayons. C’est un mythe. Ces enseignants ont du mal à voir le potentiel d’une part. D’autre part, il y a une perte de pouvoir. Avant, c’était le prof qui disait si le mot était bon. Maintenant, il y a une espèce de démocratisation du pouvoir de l’enseignant. Toutefois, en bout de ligne, c’est l’enseignant qui va jouer un rôle central. Son pouvoir n’est pas perdu. C’est juste qu’il est un peu plus partagé.

Est-ce que les enseignants ont des problèmes de discipline avec l’arrivée de ces technologies dans leur classe?
Il y a deux problèmes majeurs. L’un concerne la gestion de classe, mais ça se règle facilement. Avec un prof qui reste à l’avant de la classe, les comportements divergents seront fréquents. Dès que le prof n’est pas intéressant, les élèves partent et se divertissent avec leur tablette. Le prof qui circule en classe, qui s’occupe de ses élèves, qui leur donne des tâches précises, qui établit des règles avec eux, doit composer avec des comportements divergents qui sont très limités. On est allé dans une école d’Estrie récemment. Le Wi-Fi est toujours ouvert. Tout le monde a son cellulaire. Pendant une journée complète, on n’a vu personne texter. Les jeunes nous ont dit qu’ils savent qu’ils peuvent utiliser leur cellulaire, mais que s’ils le font pendant les classes, il y aura des conséquences. Donc, ils le font pendant la récréation, mais pas pendant les cours. Dans d’autres écoles, c’est interdit en tout temps et tout le monde le fait. La distraction, c’est un défi de chaque instant.

L’autre problème, c’est que la technologie est synonyme de jeu. Ce n’est pas synonyme d’apprentissage. Dans les centres commerciaux, il y a des petits dans des poussettes qui jouent avec un iPad ou un iPhone. Dès qu’on leur enlève, ils se mettent à pleurer. On transporte cette mentalité à l’école. Enlever cette façon de penser, c’est tout un défi de la part de l’école.

Et les textos?
Les textos envoyés par les adolescents n’ont pas un impact négatif sur la qualité de leur français. Deux études en sont venues à cette conclusion.

  • La Chaire de recherche sur les technologies de l’information et de la communication en éducation a démontré en 2012 que les textos permettraient aux jeunes de découvrir de nouveaux mots grâce au correcteur automatique. Le point négatif qu’ont relevé les chercheurs, c’est que les textos nuisaient à la concentration des jeunes en classe.
  • La doctorante de l’Université du Québec à Trois-Rivières, Marie-Eve Gauthier, a rapporté en 2012 que plusieurs fautes de français et d’abréviations se retrouvaient dans les textos des jeunes, mais la qualité de leur français demeurait bonne. La chercheuse leur avait fait subir un examen de français.
  • De plus, malgré l’avènement des nouvelles technologies, le taux de réussite des élèves de cinquième secondaire à l’épreuve unique du ministère de l’Éducation est demeuré stable au cours des cinq dernières années, oscillant autour de 91%, nonobstant les critères de correction.

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