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En novembre, Marjorie Raymond, 15 ans, se suicide après avoir été victime d’intimidation. En février, l’étudiante Ariel Grenier dénonce à la télévision l’intimidation dont elle est victime, car elle défend la hausse des frais de scolarité. Un peu plus tard, 80  élèves du secondaire se font suspendre pour avoir décrit sur une page Facebook des façons de tuer leurs professeurs.

L’intimidation est-elle un phénomène récent ou un nouveau mot pour parler de quelque chose qui a toujours existé? À la veille de la sortie du film Bully (Intimidation), Métro s’est penché sur la question. La mort de Marjorie Raymond, suivie du dépôt d’un projet de loi pour lutter contre le phénomène, a fait l’objet d’une large couverture dans les médias. La machine s’est emballée, relayée par les médias sociaux.

L’histoire de Marjorie a été le troisième fait divers le plus couvert par les médias durant l’année 2011, selon Influence Communication. Les ressources d’aide pour les jeunes n’ont pas tardé à en voir les effets. «Il s’est dit tellement de choses, ç’a été très loin et ç’a contribué à accentuer la détresse de gens déjà vulnérables», souligne Céline Muloin, directrice de Tel-jeunes. Dans les jours qui ont suivi les événements, l’organisme a reçu plus d’appels qu’à l’habitude d’élèves et de parents inquiets.

Depuis environ 10 ans, Tel-jeunes entend de plus en plus parler d’intimidation. «Au début, on parlait de taxage. Ensuite est venu le phénomène du rejet», ajoute Mme Muloin. Mais ce n’est pas d’hier que toute différence affichée par un jeune fait l’objet de moqueries dans les cours d’école. «Trop grand, trop gros, trop maigre,  trop efféminé […], dès que quelque chose dépasse, on tire dessus!» dit Gilbert Émond, professeur au département des Sciences humaines appliquées de l’Université Concordia et spécialiste des questions sur l’homophobie. Certains éléments laissent toutefois penser que le phénomène est plus répandu à notre époque.

Jacques Brodeur s’implique depuis 20 ans au sein d’ÉduPax et propose des ateliers et des formations sur l’intimidation. Selon lui, trois facteurs se sont combi­nés au cours des 10 à 15 der­­nières années, ce qui expliquerait la hausse des cas d’intimidation. Tout d’abord, la structure familiale est beaucoup plus fragile qu’avant. «Certains enfants souffrent et sont susceptibles de se venger sur d’autres personnes innocentes», explique M. Brodeur.

À cela s’ajoute le fait que beaucoup de parents ne veulent plus représenter une figure d’autorité auprès de leurs enfants. «Ils ont l’impression qu’encadrer leur enfant serait malsain. Ils associent l’autorité au fait de crier et de donner des taloches», explique M. Brodeur. Le troisième facteur est l’exposition de plus en plus fréquente des jeunes aux divertissements violents, à la télévision notamment. Les jeunes sont ainsi désensibilisés et ressentent de moins en moins d’empathie pour leur entourage.

M. Brodeur rappelle l’exemple des 80 élèves d’une école secondaire de Saint-Jérôme suspendus pour avoir «planifié» l’assassinat de leurs enseignants. «Les jeunes de l’école ont dit qu’ils trouvaient ça “chien” d’être suspendus et trouvaient que leurs professeurs manquaient d’humour!» souligne M. Brodeur. Autre changement survenu au cours des dernières années : la société prend de plus en plus conscience de l’ampleur du problème, et l’intimidation est de moins en moins tolérée, ajoute M. Émond.

Le fait que les médias traitent abondamment du phénomène permet aux victimes de se reconnaître et de découvrir les ressources d’aide et les convainc aussi parfois de dénoncer les actes, reconnaît Mme Mulouin. La directrice de Tel-jeunes met toutefois en garde contre le danger de faire des procès sur la place publique aux intimidateurs et de leur faire subir à leur tour de l’intimidation. Ce fut le cas de Jade Isabel-Rioux après la mort de Marjorie Raymond. L’adolescente de 15 ans s’était querellée avec Marjorie un mois avant la mort de celle-ci pour une histoire de garçon. Après le suicide de Marjorie, le mur Facebook de Jade a été inondé de message haineux envoyés de partout au Canada. C’est pourquoi tous les experts s’entendent pour dire que discuter du phénomène ne peut pas nuire, tant que cela mène à des solutions.

Projet de loi 56: Un  début de solution
Le projet de loi déposé par le gouvernement en février dernier pourrait faire partie de la solution, mais il reste beaucoup de travail à accomplir, selon la Fédération autonome de l’enseignement (FAE). «L’idée est bonne, mais c’est un peu brouillon», estime Pierre St-Germain, président de la FAE. D’après la Fédération, il manque encore de ressources pour pouvoir s’attaquer au problème de fond. «Ça ne peut pas se faire sur le coin d’une table. L’enseignant qui met sur pied un plan d’action doit avoir le temps de le faire. On ne peut pas compter uniquement sur le bénévolat», ajoute M. Germain.

Le projet de loi 56 demeure tout de même une amélioration par rapport au plan d’action libérale de 2008. Le projet de loi oblige cette fois les établissements scolaires à se doter d’un plan de suivi de la violence et de l’intimidation. «Ce ne sont plus des vœux pieux; les gens ont des comptes à rendre», indique M. Germain. La FAE insiste toutefois sur le fait qu’une éventuelle loi ne devrait pas forcer les écoles à traiter chaque plainte de la même façon. «Il doit y avoir une place quelque part pour le jugement, croit le président de la FAE. Sinon il y a risque de dérapage.» Le personnel des écoles doit être mieux formé pour intervenir auprès des enfants et leur réapprendre à exprimer leurs sentiments. Mais rien ne se fera sans la coopération des parents.

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