Avec le tour de force cinématographique qu’est Moonlight, le réalisateur Barry Jenkins livre un portrait nécessaire, à la fois grave et fort généreux, d’une masculinité afro-américaine qui souffre en silence.

Un moment très révélateur des résonances sociales potentielles qu’aurait Moonlight s’est produit à la suite de sa projection au Festival international du film de Toronto (TIFF) en septembre dernier. Réunis sur scène, les acteurs et autres artisans de ce drame bouleversant, campé dans un quartier défavorisé du Miami des années 1980, ont tour à tour témoigné de leur énorme affection pour les personnages du film. Racontée en trois actes, cette quête identitaire d’un jeune Noir incapable de s’affirmer au sein d’un environnement suffocant et profondément menaçant a touché tous les gens impliqués droit au cœur.

Devant la salle comble du théâtre Winter Garden, le réalisateur afro-américain Barry Jenkins (Medecine for Melancholy), qui signe ici l’adaptation de la pièce In Moonlight Black Boys Look Blue du dramaturge Tarell Alvin McCraney, a parlé d’une «occasion d’être un allié engagé pour la communauté LGBTQ». Au lendemain de cet émouvant love-in festivalier, la chanteuse Janelle Monáe est revenue sur son énorme coup de cœur pour ce tout premier rôle qu’elle porte au cinéma. «Quand j’ai lu le scénario, j’ai pleuré. Trois fois. Puis je me suis rendu compte pourquoi je pleurais : parce que je connais ces gens. Je connaissais un Juan dans le quartier où j’ai grandi. Je connaissais une Teresa, un Chiron. On connaît ces gens, mais leur parcours n’a jamais été mis en relief avec autant d’intelligence et d’acuité par le passé.»

Alors que Hollywood accuse un retard gênant en matière de représentations nuancées de la communauté afro-américaine sur grand écran (voir : le désenchantement collectif #OscarsSoWhite), voici un film qui passe à la moulinette des clichés voulant confondre violence, hypermasculinité et pauvreté au sein de la communauté noire. Cette œuvre méditative prend le pouls de son protagoniste mélancolique à trois moments décisifs de son jeune âge, alors qu’il se replie sur lui-même par simple mécanisme de survie.

«Nous vivons dans un monde où on élève les garçons noirs d’une façon très rude. [Le dramaturge Tarell Alvin McCraney et moi] voulions transposer cette réalité à l’écran d’une façon responsable et sensible.»
– Barry Jenkins, réalisateur de Moonlight

Interprété par trois acteurs (Alex Hibbert à l’enfance, Ashton Sanders à l’adolescence et Trevante Rhodes à l’âge adulte), Chiron doit composer avec une mère monoparentale absente et droguée (Naomie Harris) et des camarades de classe joyeusement hostiles à son égard. Cherchant désespérément une quelconque bouée de sauvetage, il trouvera refuge, empathie et affection auprès d’un dealer du quartier (Mahershala Ali) et sa copine (Monáe).

Moonlight aura également permis aux acteurs du film de remettre en question leurs préjugés les plus tenaces. L’actrice britannique Naomie Harris (Skyfall, 28 Days Later), qui a toujours refusé de prêter ses traits à des prostituées ou à des toxicomanes («parce qu’il existe déjà trop de ces représentations de femmes noires à la télé et au cinéma»), constate aujourd’hui qu’il s’agissait de jugements hâtifs. «Ultimement, cette mère a choisi la drogue comme échappatoire, et nous avons tous nos propres mécanismes pour atténuer la douleur. Sous ce masque de toxicomane, son cœur bat aussi fort que le mien, et il s’agit d’une femme sensible, troublée et pleine de compassion.»

Faire honneur à la tendresse

Ce qui déchire le plus dans la poésie immersive de Moonlight, c’est le désir refoulé de quelques garçons afro-américains d’aimer autrui et de s’aimer eux mêmes – alors qu’ils naviguent sur le terrain fort périlleux des codes de la masculinité que la société leur impose. «Entre le deuxième et le troisième acte, mon personnage arrive à une étape où, à tout le moins, il se rend compte qu’il n’a pas vécu sa vie de la façon la plus authentique qui soit», affirme l’acteur André Holland, qui interprète Kevin, seul ami, confident et presque amoureux de Chiron, à l’âge adulte.

Holland, qui collabore depuis plusieurs années avec McCraney à l’élaboration de pièces de théâtre, met le doigt sur une des grandes qualités du dramaturge : il rend honneur à la tendresse et à la vulnérabilité qui existent entre hommes noirs, mais qui demeurent pourtant carrément taboues à l’écran. «Tarell fait quelque chose de vraiment formidable, affirme-t-il. Il accompagne les personnages tout au long de leur parcours, mettant en lumière leurs façons de prendre soin les uns des autres, chose qu’on ne voit pratiquement jamais entre personnages afro-américains. Ça, pour moi, c’est la magie de la communauté noire.»

Moonlight
En salle dès le 11 novembre

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