Chantal Lévesque/Métro Porte-parole de la Saison de la lecture, Simon Boulerice sera au Salon du livre jeudi, samedi et dimanche.

Le 12 fé­vrier 2008 dans la ville d’Oxnard, en Californie, Brandon McInerney, 14 ans, tirait sur Larry King, son camarade de classe. C’était juste avant la Saint-Valentin, et ce dernier lui avait déclaré son amour sur un «papier rose sentant la pivoine chimique». Dans L’enfant mascara, Simon Boulerice revient sur ce crime, colmatant «les trous de l’histoire avec son imaginaire».

«Je ne voulais pas construire un suspense. On sait d’emblée comment ça finit. L’idée, c’est comment on se rend jusque-là.»

Comment on se rend à ce meurtre, commis par un ado, Brandon, fils d’une famille maganée, d’un père fanatique de l’idéologie néonazie. «J’avais envie de bâtir un personnage qui est brassé, bousculé dans sa virilité, dans son machisme, confie l’auteur. Et qui vivra la déclaration de Larry-Leticia comme un affront, une humiliation».

Larry-Leticia, c’est une élève transgenre qui «aime sincèrement Céline et Beyoncé». Qui aime aussi se maquiller et porter des jupes, malgré les consignes des professeurs, qui aime s’imaginer plus grande que nature, qui aime, beaucoup, Brandon, et qui le lui montre – souvent. Chose qui révulse celui-ci  – à l’extrême.

Remontant aux sources de ce fait réel, Simon Boulerice a passé un mois à se documenter en Californie, s’imprégnant «des lieux, de la ville d’Oxnard, de partout autour» afin d’en tirer un récit en forme de lettre passionnée qui, à l’image d’un journal intime d’adolescent, est entrecoupée d’acrostiches et de listes «un peu drôles, agissant comme des respirations». Entre autres, celle que dresse Larry-Leticia de ses acteurs favoris (de films pornos, exemple : Peter North) ou de ses stars préférées (glamour, exemple : Bette Davis).

Simon dit que plus il découvrait sa vie, plus il constatait à quel point son personnage «était culotté». «Son arrogance me plaisait beaucoup. Larry-Leticia avait une confiance inouïe, qui la poussait à aller voir les plus beaux gars de la cafétéria pour leur demander : “Est-ce que vous me trouvez belle?” Je trouve ça tellement front de bœuf! Je trouve ça fabuleux!»

On trouve aussi dans ce roman plusieurs éléments de l’imaginaire américain – le campus, la cantine, les cheerleaders, tous les restos de fast-food, les cahiers Wide Ruled. Mais, il y a quand même un vocabulaire très québécois, baswell, au PC, siouplaît… Ce mélange de genre s’est-il imposé d’office?

En fait, au départ, quand j’ai découvert cette histoire, j’ai commencé à bâtir une pièce de théâtre. Je la situais à Saint-Rémi, où j’ai grandi. Mais ça n’avait pas rapport. Il n’y a pas d’accessibilité aux armes, ici. Donc j’ai réalisé que plutôt que d’amener Larry-Leticia vers moi, il fallait que moi, j’aille à sa rencontre.

Normalement, j’ai une prose qui est, somme toute, plus élégante dans la narration et c’est dans les dialogues que je me permets de déraper dans le québécois que j’aime énormément. Mais là, cette langue est plus vernaculaire et colorée partout.

Vous parsemez quand même des oh shit, alright, dude. Essentiels?
Je voulais qu’il y ait des scories américaines. Qu’on entende des miss, par exemple. Les marques contribuaient à ça aussi. Comme nommer le Dollartree plutôt que le Dollarama.

Je me suis beaucoup inspiré des traductions, en fait. C’est comme si moi-même (qui ne parle pas très bien anglais!), j’avais fait une traduction dans la langue québécoise en gardant des termes américains en joual, pour que ce soit encore plus honnête, réaliste. En plus, je trouve ça beau!

Larry-Leticia répète souvent: «Je suis.» «Je suis la féminité incarnée.» «Je suis un espion.» «Je suis une fée dans le mauvais corps.» Sa façon de se construire, de s’affirmer?
Les «je suis», c’est dans l’idée de souligner qui on est. Pour moi, c’est l’équivalent de quand on a 14 ans et qu’on pratique sa signature. C’est vraiment ça.

À Brandon, le garçon dont elle est amoureuse et qui la rejette, elle dit souvent «tu es» telle chose. Comme «la précision incarnée». C’est ce qu’elle projette, ce qu’elle aimerait qu’il soit?
Elle a un côté un peu érotomane, elle se fait croire que Brandon l’aime en retour, mais essentiellement, pour moi, le tu, c’est parce que c’est une lettre qui lui est adressée. C’est comme si ça allait de soi qu’il y ait un tu. Et le tu qu’elle lui accole, il est forcé. «Je veux que tu m’aimes, donc tu.»

Diriez-vous que vous avez autant voulu illustrer le parcours de Larry-Leticia que comprendre d’où venait la colère de Brandon à son égard?
J’ai tenté d’illustrer son parcours émotionnel, même si on n’est jamais dans sa tête. L’idée, c’est aussi d’avoir une forme d’empathie pour Brandon, de comprendre pourquoi ces déclarations l’ont tant secoué. Parce que Larry-Leticia n’était pas un personnage passif. Ce n’était pas une victime victimisante. C’est ça qui me plaît. Ce n’est pas la figure habituelle de «Oh! Elle ne disait jamais rien!»

On imagine que, par ce roman, vous avez voulu lui rendre hommage. Souhaitiez-vous également faire connaître son histoire au public québécois?
Oui, c’est une forme d’hommage, mais j’ai pris énormément de libertés. J’ai surtout voulu témoigner d’à quel point, en huit ans, même si l’homophobie et la transphobie perdurent, il y a du chemin qui a été parcouru sur ces questions. C’est peut-être qu’au Québec, on est chanceux… Car c’est fou comment le fait d’avoir une arme change la donne. Malgré toute cette escalade de hargne et de violence qui s’accumule chez Brandon, sans accès aux armes, il n’y a plus de drame.

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L’enfant mascara
Éd. Leméac

 

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Roman par poèmes

On trouve un peu de Simon Boulerice dans tous ses personnages, mais, dans Géolocaliser l’amour… «… il y a particulièrement beaucoup de moi, oui! lance-t-il. Je vais jusqu’à glisser ma biographie dans le récit! Je trouvais ça effronté! Et le fun. Mais c’est fou à quel point c’est complètement fabriqué. La plupart des éléments sont faux.»

N’empêche. Dans ce roman, l’auteur trentenaire présente un protagoniste nommé, hmm, Simon, qui cherche l’amour, ou quelque chose comme, sur Tinder, Grindr et autres applications de rencontres. «De toute façon, c’est toujours les mêmes personnes qu’on trouve là-dessus, mais avec des photos différentes», s’amuse-t-il.

Inspiré par Thérèse pour joie et orchestre, de la regrettée poétesse québécoise Hélène Monette («un des plus beaux livres que j’ai lus de ma vie»), ce «roman par poèmes» suit un Montréalais qui enchaîne les dates, regrettant les relations humaines old school sans pour autant mariner dans le «neuheuh, c’était tellement mieux avant». Parmi les gars qu’il croise, il y a un hipster dominant doté d’un rare humour, un monsieur dont le «dirty talk dérape» et un jeune homme qui vient de se faire tatouer la phrase «Il te faudras [sic] du courage» sur le corps.

Au fil de ces rendez-vous, le lecteur se sent comme un usager qui swipe, parcourt, les visages d’une appli. «L’idée, c’était de faire une nomenclature de tous les acabits, de toutes les possibilités, dit Simon. C’est un buffet, hein.»

Sans faire une critique de ces sites, l’auteur transmet l’ambivalence des sentiments qu’ils font facilement naître. Ainsi, son protagoniste, rejeté puis repris par une conquête, remarque : «Je cours à toi sans dignité, je me déteste et je me trouve chanceux en même temps.» «C’est comme un perpétuel mélange de yarsh et de wow, commente l’écrivain. Yarshwow.»

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Géolocaliser l’amour
Éd. Ta Mère

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