Josie Desmarais Koriass

Il a lancé en février Love Suprême, pour lequel il a gagné cet automne le Félix de l’Album hip-hop de l’année. Entre-temps, il a donné une multitude de conférences dans les écoles du Québec, a agi comme porte-parole des Journées de la culture, a remporté le prix GAMIQ de l’Artiste de l’année et a fait l’objet d’un documentaire. Bref, Koriass a été partout en 2016, faisant autant rayonner la musique québécoise que la force de l’engagement social. Métro l’a nommé Personnalité culturelle de l’année.

Savais-tu en commençant l’année que tu aurais autant de visibilité en 2016?
Je ne l’avais pas prévu, mais on avait travaillé pour. On dirait que, cette année, les astres étaient alignés. Mon passage 
à Tout le monde en parle a beaucoup aidé aussi. Davantage de médias se sont intéressés à moi. On m’a invité sur plein de plateaux pour parler de musique, mais aussi de consentement, de masculinité, de culture du viol… Ç’a été un sujet d’actualité cette année; donc, évidemment, on m’a demandé d’en parler. Mais, ce n’est pas des trucs qu’on prévoit.

Sur Love Suprême, plusieurs passages parlés critiquent le désir de plaire et ses effets sur les artistes. «Regarde ce que t’es devenu, t’es rendu un clown, une marionnette.» Après avoir été exposé dans des contextes très mainstream tout au long de l’année (Tout le monde en parle, En mode Salvail, La Voix Junior, etc.), aimes-tu ce que tu deviens?
Oui, carrément. Ces passages-là de l’album ont été un peu prémonitoires, parce que ma présence sous les spotlights a pris pas mal d’ampleur cette année. Mais les intermèdes parlés sont très exagérés sur l’album. J’invente un personnage qui veut seulement la gloire. Le travail que j’ai fait, ce n’est pas pour être famous. Je n’ai jamais eu à travestir ce que je suis pour passer à 
La Voix Junior, par exemple. 
Ça reste moi. Je n’ai jamais pilé sur mon intégrité.

On parle beaucoup de tes prises de position, parfois davantage que de ta musique. En même temps, c’est quelque chose qui te distingue. Les artistes ne prennent pas tous le temps de s’engager auprès des jeunes ou de défendre des causes qui 
leur tiennent à cœur.
Avoir une tribune, ça vient avec une responsabilité. Si t’as des valeurs morales fortes, tu vas en profiter pour dire des choses significatives. Mais les artistes ne sont pas obligés d’être engagés. Dans mon cas, c’est venu un peu par hasard. Je ne suis pas allé de moi-même faire des conférences dans les écoles. On m’a invité et j’y ai pris goût, donc j’ai continué. Il y a aussi quelque chose de très égoïste là-dedans. Quand je le fais, je me sens comme une meilleure personne. Des gars viennent se confier à moi pour me dire que j’ai changé leur façon de penser. Humainement, je serais niaiseux de passer à côté de ça.

Quand la réalisatrice Sabrina Hammoum t’as approché pour faire un documentaire sur ton parcours (Revenir de loin, paru cet été), tu as dit en entrevue avoir eu des hésitations au départ. Puis, l’idée que le film puisse aider des gens à se sortir de situations difficiles t’a convaincu. Avec le recul, dirais-tu que le film a atteint son objectif?
Je n’ai eu que du bon feedback. Les fans ont aimé voir que, même si j’ai eu un parcours rempli d’obstacles, j’en suis sorti une meilleure personne. On va vraiment creux dans ce film-là. Tous les moments de marde de ma vie sont exposés : les bouts difficiles de mon enfance, ma dépression, l’agression sexuelle qu’a subie ma conjointe, mon struggle en faisant mon album… Je pense que ça peut être bon d’écouter ça quand t’as 15 ans.

Le documentaire aborde de front la question de la pauvreté. Quand le gouvernement décide, comme en novembre, que des demandeurs d’aide sociale vont maintenant devoir vivre avec 400 $ par mois, est-ce que c’est le genre de choses qui te fait réagir?
Évidemment. C’est frustrant de voir que l’encadrement social est négligé. Dans mon engagement, j’aborde beaucoup la notion que la pauvreté est cyclique : les riches deviennent plus riches, les pauvres deviennent plus pauvres, et ce genre de décision y contribue. Quelque chose doit changer au niveau du système, mais en même temps, quand je parle aux jeunes du secondaire, j’essaie vraiment de les pousser à se motiver eux-mêmes et à avoir de l’ambition.

L’actualité de 2016 a changé la manière dont on entend certaines paroles de ton album. Par exemple : «On va toute écoper de PKP.» T’es soulagé?
Maintenant, en show, je remplace la line par «On va toute écoper de Donald Trump»… Je trouvais ça bizarre qu’un businessman comme Pierre Karl Péladeau se lance en politique. Je voyais mal sa place au Parti québécois. Ce n’est plus pertinent, mais c’était d’actualité quand je l’ai écrit.

«Michel Couillard over 
Philippe Couillard.» Ça, 
c’est toujours d’actualité?
[Rires] Clairement!

«Je suis vraiment fier de Love Suprême, mais je pense que je peux encore faire mieux. Je ne le vois vraiment pas comme un aboutissement. J’ai beaucoup de choses à explorer. Mon meilleur album reste encore à écrire.»

Tu es bien connu pour tes positions féministes. Comment as-tu réagi quand Donald Trump, un homme dont les propos misogynes ont retenu l’attention cette année, a été élu président des États-Unis?
J’ai le nez là-dedans depuis un bout de temps, donc je n’ai pas été très surpris. J’étais déçu et frustré, comme beaucoup de monde, mais je sais aussi que le privilège de l’homme blanc riche existe. Ça fait juste me pousser à continuer à en parler. Le lendemain de l’élection de Trump, tout le monde était sur un gros hangover. Moi, j’avais une conférence devant une salle pleine. L’échange que j’ai eu avec les jeunes m’a donné beaucoup d’espoir.

Le vidéoclip de ta chanson Nulle part a été tourné entièrement sur Facebook live, une séance de trois heures d’interaction avec les fans et de réalisation en temps réel. Comment a été l’expérience?
C’était fou. Je n’avais aucune idée si le monde allait embarquer, ou même si ça allait être intéressant. Finalement, ç’a super bien marché. Le plus amusant, c’était d’interagir avec les gens. Je voyais leurs commentaires au fur et à mesure et ça me permettait d’intégrer des suggestions à la vidéo. C’était aussi ça, l’idée : inclure le public dans le résultat.

Le tournage de ta vidéo est un exemple du pouvoir positif des réseaux sociaux, mais l’inverse est aussi souvent vrai. Cet automne, tout le monde au Québec a émis son opinion sur la tenue vestimentaire de Safia Nolin au Gala de l’Adisq. Trouves-tu que cette controverse a montré le côté plutôt dégoûtant des réseaux sociaux?
Oui, et j’en deviens même paranoïaque. Quand je croise des Ginette, des Manon ou des Richard à l’épicerie, je me dis que c’est peut-être eux qui ont traité mon amie de grosse laide. Je me demande d’où vient cette méchanceté-là. Ça me dépasse… Je suis allé voir les profils de ceux qui insultent Safia : ce sont des grands-mères qui mettent des photos de leurs petits-enfants en couverture de leur profil Facebook. Ce sont des gens de tous les jours.

Tu es actuellement sur la route avec Brown et Alaclair Ensemble dans le cadre de l’Osstidtour. Le nom de la tournée fait référence au mythique spectacle l’Osstidcho, qui avait marqué le Québec en 1968. Quel lien fais-tu entre le contexte culturel de cette époque et les artistes rap d’aujourd’hui?
Quand le show est sorti, ça coïncidait avec la montée de beaucoup de nouveaux artistes. Il y avait un courant au Québec qui était très irrévérencieux, comme l’humour d’Yvon Deschamps ou les chansons psychédéliques de Robert Charlebois. J’y vois un certain parallèle avec le rap québécois en ce moment. Sans se comparer, évidemment, à ceux qui ont fait l’Osstidcho, on voit un courant de jeunesse aujourd’hui qui rappelle cette époque-là. Ça met un peu de fraîcheur dans une musique québécoise souvent très aseptisée.

Qu’est-ce qu’on te souhaite pour 2017? Du repos?
Je suis un dude qui n’aime pas rester arrêté à ne rien faire. J’ai déjà beaucoup de projets et de spectacles prévus jusqu’au mois de septembre. En 2017, je me souhaite surtout d’avoir beaucoup de temps pour créer et commencer un autre album tout seul chez moi.

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