Quel sort réserve-t-on aux personnes âgées? Comment perçoit-on ceux qui ont du vécu, mais dont on occulte
l’expérience au profit de l’apparence? Dans La belle histoire d’une vieille chose, Louis Émond transmet l’importance de voir, vraiment voir, ceux que l’on relègue trop souvent à l’arrière-plan. De résister, aussi, à l’envie de jeter dès que brisé. Parce que la vraie beauté ne se trouve pas forcément dans ce qui est scintillant. Et parce que, «éventuellement, même ce qui est neuf et rutilant finit par nous montrer ses défauts».

«Me vois-tu?» C’est sur ces mots que s’ouvre le nouvel album jeunesse de Louis Émond. Et la narratrice qui les prononce, ces mots, est pour le moins atypique. Une automobile usée, «rongée par la rouille, sans roues, avec un seul phare», laissée à l’abandon.

C’est d’ailleurs en tombant lui-même sur la carcasse d’une voiture au milieu d’un champ de l’Ouest canadien, à Kelowna, que Louis Émond a eu l’idée de cette Belle histoire d’une vieille chose. Un livre dans lequel il établit un parallèle «entre le sort réservé à une bagnole et celui que l’on fait aux personnes âgées dans notre société». «Mais je n’avais pas le goût de tomber dans le prêchi-prêcha, dans la moralisation et dans les violons!» ajoute-t-il.

Il n’y tombe «pas pantoute», comme l’aurait dit un de ses anciens élèves qui était un jour venu le voir, ravi, pour le remercier d’avoir «écrit un livre obligatoire, pas plate pantoute».

Avec finesse, donc, sensibilité, et précision émotive, l’auteur, qui écrit depuis 25 ans, et qui a enseigné pendant 3 de moins, évoque la route suivie par cette vieille auto qui fut autrefois flambant neuve, convoitée. Au volant de laquelle s’est assis un fringuant propriétaire, sur le banc de laquelle il a amené son amoureuse. Cette voiture qui a conduit le couple à leurs noces, un «vive les mariés!» et des cannettes accrochées à son coffre. Puis, qui a emmené les nouveaux parents dans tous leurs voyages avec leurs enfants («À la montagne!», «À la campagne!», «Au lac!»).

«Qu’est-ce qui a fait que j’ai eu envie de raconter ça? s’interroge encore aujourd’hui Louis Émond. Je me suis souvent posé la question…» Une partie de la réponse qu’il a depuis trouvée : «Je suis quelqu’un de curieux, je veux tout comprendre, tout savoir, tout le temps.» D’où son désir d’imaginer comment cette carcasse d’automobile était arrivée là.

L’importance de la curiosité, de l’ouverture sur autrui, teinte du reste ce livre, magnifiquement illustré par Steve Adams. La voiture au cœur de La belle histoire insiste : «Me vois-tu? Me vois-tu vraiment?» L’emploi de l’adverbe «vraiment» n’est pas anodin. Combien de fois on assure que oui, oui, on a bien vu, sans pour autant avoir réellement regardé?

À ce sujet, Louis Émond dit qu’il a pour règle d’or de ne jamais rencontrer quelqu’un sans rien apprendre sur lui. «On ne peut pas tenir pour acquis que les gens ne sont pas intéressants et qu’ils n’ont rien à dire. Au contraire, il faut se dire qu’ils le sont. Est-ce que ça existe, des vieux barbants? Bien sûr! Ça existe aussi! s’esclaffe-t-il. Il n’y a pas d’absolu dans la vie. Mais prenez une chance!»

Ce à quoi il propose également, en parallèle, de prendre une chance, dans ce livre : les relations humaines à long terme, l’amour. «Si on fait le prolongement, on pourrait dire : faites attention à ce que vous avez. Ne jetez pas au premier bris pour passer à autre chose. Le nombre de pressions, de sollicitations extérieures, d’ennuis, de difficultés que l’on rencontre en couple, il y en a…! Mais résistez un petit peu! Essayez de réparer ce que vous avez entre les mains!» suggère l’auteur avec un sourire.

Dans le même ordre d’idées, il rappelle dans sa Belle histoire, dédiée à la femme qui partage sa vie depuis 40 ans et qui, «même en essayant, ne sera jamais une vieille chose» (oooooh), que «le temps n’épargne personne». On est tous égaux là-dedans. Tout finit par avoir des failles, des bris. Et c’est ce qui rend attirant, non? «Mon père disait, quand j’étais ado : si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. Et je trouvais toujours que c’était un proverbe cucul la praline. Mais en vieillissant, je me suis rendu compte que ce n’était pas cucul du tout; que c’était horriblement vrai! L’expérience, ce n’est pas quelque chose qui s’enseigne.»

Comme dans ses précédents albums jeunesse, dont Le jouet brisé, conte de Noël illustré par Jean-Luc Trudel, et Le monde de Théo, illustré par Philippe Béha, l’auteur né à Montréal traite du fait de recoller les morceaux, de raccommoder, de créer du beau à partir du cassé. «Je suis un grand partisan de la remise en train, de ne pas acheter et jeter tout le temps. Pour les objets, comme pour les individus.»
Ce qu’il souligne par ailleurs dans ce livre : l’importance de se sentir utile. Un des moments les plus tristes du récit survient quand la voiture-narratrice remarque ne plus l’être. «Inutile.» Le mot frappe. Elle roulant autrefois fenêtres grandes ouvertes, avec plein de gens à son bord… aujourd’hui sans vie, ni but, ni rien. «Je sais que c’est un cliché, mais les vieilles personnes, je suis certain qu’elles se mettent à dépérir quand elles sentent qu’elles n’ont plus aucune utilité dans l’existence», note Louis Émond.

«J’essaie de me dire, à l’aube de mes 60 ans, que ça va aussi dépendre de moi. Tant que je vais continuer à écrire des livres, je vais toujours me sentir utile. Tant que je vais faire des visites dans les écoles. Tant que je vais me sentir un membre actif de la communauté, ça va m’aider à ne pas devenir rouillé et à ne pas perdre des morceaux en route. Mais pour cela, il faut que la société me laisse faire; il ne faut pas qu’elle se mette à me traiter en paria…»

«De la même manière, ajoute-t-il, quand je croise un vieux monsieur dans la rue, je ne sais rien sur lui. Tout ce que je vois, c’est un homme anonyme qui marche. Mais si je pouvais savoir tout ce que ce vieux monsieur a vécu, il y aurait des chances que je sois fasciné! On ne sait pas l’histoire des gens. Tout le monde a une histoire. Tout le monde.»

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