Christopher Rutkowski Avec Rumble: The Indians Who Rocked the World, Stevie Salas (ici avec la légende du funk George Clinton) souhaitait «offrir un film positif». «Évidemment qu’il y a du racisme! Quand on pense que Jesse Ed Davis a joué avec les quatre Beatles, avec Eric Clapton, et que personne ne connaît son nom! Mais n’insistons pas sur le racisme. Insistons sur le fait que ce mec était génial.»

«Je voulais laisser autre chose en héritage que mes steppettes sur scène avec Mick Jagger», lance Stevie Salas. Cette autre chose que le guitariste de renom laisse, c’est Rumble: The Indians Who Rocked the World.

Fondée en 2001, la boîte de prod montréalaise Rezolution Pictures, dont les bureaux sont sis dans le Mile End, s’est démarquée par ses projets abordant des questions autochtones avec un angle «différent, inclusif, avec un sourire», comme le note la productrice Christina Fon. La série Mohawk Girls, sur les ondes de aptn, en est un bon exemple. Le documentaire Reel Injun, sorti en 2009 et s’intéressant à l’image donnée «à l’Indien dans le cinéma hollywoodien», l’est aussi.

C’est ce film qui a titillé l’intérêt de Stevie Salas. Un guitariste étoile ayant joué avec plein de stars, de Rod Stewart à Justin Timberlake. Un artiste fièrement Apache, désireux de faire connaître au plus grand nombre tous ces musiciens autochtones oubliés du rock. Un homme qui avait déjà collaboré avec son ami Tim Johnson pour monter l’expo Up Where We Belong: Native Musicians in Popular Culture pour le Smithsonian, présentée à Washington et à New York.

Il a donc proposé le projet de Rumble à Christina Fon, qui agit, comme lui, à titre de productrice exécutive. Épaulés par la réalisatrice Catherine Bainbridge et le coréal Alfonso Maiorana, ils ont entamé leur collaboration ou, comme Stevie préfère l’appeler, «leurs quatre années d’enfer total».

C’est que Stevie Salas n’y va pas par quatre chemins. Prenons le panel sur le talent créatif au sein des documentaires canadiens, qui s’est tenu hier dans le cadre du MIPDOC et auquel il participait avec sa comparse. En trois secondes et demie, il a catapulté l’idée reçue selon laquelle faire un docu, «c’est pffft, bébé facile». «Je ne sais pas si l’un de vous a déjà essayé? C’est un cauchemar.»

À la fin de la discussion, assis relax sur un tabouret, le charismatique rockeur (qui a déjà agi à titre de directeur musical pour American Idol) a développé sa pensée: «Tu dois faire à la fois un film divertissant, pertinent et porteur d’un message profond. C’est vraiment compliqué.» Et puis, élément non négligeable dans le cas de cette œuvre, «il fallait une incroyable dose de patience pour composer avec autant d’ego et d’artistes connus».

Ces derniers (on parle ici des artistes connus, lesquels ont des ego, c’est Stevie qui le sait) déferlent dans Rumble. Leur présence, comme leur nombre, était d’importance capitale, notent les deux producteurs. Ce n’est pas juste du «name-dropping» (ou du «face-dropping») pour pétiller pour rien. «On ne voulait pas faire un film sur le racisme, un film négatif, explique-t-il. On ne voulait pas non plus dire que “ce musicien autochtone génialissime, mais anonyme, était bien meilleur que l’autre type blanc connu de tous”. On ne voulait pas que ça sonne amer. Je n’avais pas envie d’être une victime. J’en ai assez.»

«On voulait plutôt laisser les plus grands nous dire pourquoi ces méconnus les avaient tant fait vibrer, ajoute-t-il. Moi, je pense que si Eric Clapton dit que Jesse Ed Davis est incroyable, des gens vont prêter l’oreille. Et aller découvrir ses albums.»

«Malgré les tentatives pour bannir, censurer et éradiquer la culture autochtone en Amérique du Nord, c’est une partie intégrante de l’histoire de la musique.» –Christina Fon, productrice exécutive, Rezolution Films

Ils sont donc une trâlée à se succéder pour chanter les émouvantes louanges de ces oubliés. Principalement de Link Wray, le légendaire guitariste Shawnee ayant composé le fameux Rumble du titre. Un morceau instrumental (oui) ayant été banni des ondes, car on jugeait qu’il était si subversif qu’il pouvait inciter les jeunes à la violence.

Ainsi, Taj Mahal, Slash, Taylor Hawkins, Martin Scorsese, Iggy Pop, Dan Auerbach et Marky Ramone (entre autres) offrent leur point de vue. «Je suis un grand fan des Ramones! s’exclame Stevie. Et d’en avoir un dans le film, j’ai trouvé ça vraiment trop cool.»

Ce qu’il a trouvé vraiment trop cool aussi, c’est d’avoir réalisé un morceau de cinéma, mais surtout d’Histoire, d’une telle importance. «Je ne voulais pas que ma plus grande contribution à l’humanité soit d’avoir sautillé comme un singe devant des foules. Je voulais être autre chose que “le gars qui a joué de la guit dans Bill and Ted’s Excellent Adventure” ou un truc con dans le genre.»

Encensé au Festival de Sundance
Sa contribution, ce Rumble, a d’ores et déjà été saluée à Sundance, où il a été projeté en grande première, en janvier. Le long métrage y a obtenu le Prix spécial du Jury pour son «Masterful Storytelling», sa narration magistrale. À la mention de cette récompense, Stevie lance : «Si on ne s’était pas qualifiés pour présenter notre film dans ce festival, on serait encore en train de travailler dessus! On se chicanait au sujet du montage, de la direction à prendre, de la fin… Mais quand on a eu une réponse positive, on n’a pas eu le choix: on a dû le terminer. Il n’y a rien comme avoir un deadline

Christina s’esclaffe. «C’est vrai! On ne savait même pas si on allait finir à temps, Stevie était au Japon…»

«Je ne pensais jamais qu’on serait sélectionnés! rétorque-t-il. Je suis donc parti en tournée. Après avoir bossé sur un docu pendant quatre ans, il fallait bien que je gagne du fric!»

Il était d’ailleurs intéressant et marrant, hier, de voir la dynamique entre les deux collaborateurs. Stevie, qui réside en Californie, concédait avoir un style «direct, agressif». «Aux États-Unis, tu peux crier : “Va te faire foutre!” à ton associé et il va te répondre : “Parfait. Je te rejoins à midi pour dîner.” Mais au Canada, on fait : “Iiiiiiih, tu m’as parlé sur ce ton, on va devoir organiser une réunion pour en discuter!”»

Christina rigole, puis confirme: «À Montréal, on dit juste: “Si tu es méchant, on ne travaillera plus jamais avec toi!”»

Mais au final, le film est là, il suscite des réactions extrêmement positives, une sortie en salle est dans l’air, il va se promener dans les festivals (en Hongrie, en Pologne, à New York, à L.A., à Sidney, à Copenhague, partout). Réussite.

Et maintenant, ce dont les deux producteurs sont le plus fiers? Pour Christina Fon, c’est d’avoir passé du temps avec le regretté poète et activiste autochtone John Trudell, auquel le tout est dédié. «C’est, c’était, un homme extraordinaire qui aurait pu être extrêmement en colère vu l’histoire de sa propre vie, mais qui était très drôle, et qui réfléchissait en dehors des sentiers battus.»

Et toi Stevie? T’es fier de quoi? Petite pause. Regard à la ronde avec un air de défi. «Que ce soit fucking fini!»

Qu’est-ce que le MIPTV?

Le MIPTV, ou le Marché international des programmes de télévision, se tient à Cannes un mois avant le festival de films, au même endroit. Dans le cadre de cet événement fondé en 1964, des professionnels de l’industrie de la télé et du divertissement du monde entier se réunissent pour acheter et vendre des émissions, participer à des conférences, assister à des projections. Se déroulant jusqu’à jeudi, le MIPTV a été précédé, ce week-end, du MIPFormats, la vitrine des nouveaux formats télévisés, et du MIPDoc, soit la conférence internationale du documentaire et du reportage, dans le cadre de laquelle Rumble: The Indians Who Rocked the World a été présenté.

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