Collaboration spéciale W. Kamau Bell.

Avec son grand rire et sa grande curiosité, ce grand gars qu’est W. Kamau Bell suit le principe selon lequel apprendre permet de mieux comprendre. Même si, parfois, apprendre amène également à être terrifié. Et drôlement déprimé.

«On commence à faire des blagues et à essayer de faire rire les autres parce que le monde ne tourne pas de la façon dont on aimerait qu’il le fasse. De la façon dont on nous a dit qu’il le ferait.»

Pour W. Kamau Bell, ce qui ne «tourne pas rond», par les temps qui courent, est assez évident. «Il y a ce type qui a été élu président des États-Unis. Je ne sais pas si vous avez entendu parler de lui?»

La façon de répliquer, pour cet artiste engagé, est de rire, certes, mais aussi de comprendre. Et de discuter. Comme il le fait dans sa propre émission, celle qu’il anime sur les ondes de CNN avec toute son écoute et toute son ouverture, United Shades of America.

Dernièrement, le comique de 44 ans a mené une entrevue qui a beaucoup fait jaser. Et généré moult «Pourquoi diantre donnez-vous du temps d’antenne à ce type?!»

Ce type, c’est Richard Spencer, fondateur de l’Alt-Right, un mouvement de suprémacistes blancs. Kamau l’a rencontré dans le cadre d’une conférence de son regroupement. Suivie d’une célébration à laquelle il n’a pas été convié. («Vous êtes sûr? Je ne peux pas y aller?» «Hmm – rires nerveux – non.») Une célébration durant laquelle les partisans ont «fait la fête comme en 1939». Soit en faisant le salut nazi.

N’empêche. L’échange entre l’humoriste, qui propose d’«en finir avec le racisme en une heure», et celui qui veut faire des États-Unis une terre exclusivement caucasienne («Expliquez-moi un peu comment vous allez vous y prendre…») a été cordial. D’un côté, un Spencer souriant, et effrayé à l’idée qu’un acteur noir puisse, un jour, enfiler le complet de l’agent 007. De l’autre, un Kamau rigolard, au regard légèrement surpris.

«Si je vous demandais qui vous êtes, vous répondriez quoi? N’y pensez pas. Répondez simplement, incite avec déférence le leader de l’Alt-Right.

– Oh facile. Je dirais que je suis un homme noir. Ces deux mots vont ensemble.

– Bien. Mais si vous demandez à un homme blanc qui il est, il répondra seulement qu’il est un homme. Nous voulons être aussi intelligents que les Afro-Américains sur la question de l’identité.»

Le subtil lever de sourcil de Kamau en dit long. Aujourd’hui, il en dit plus long encore : «Quand il a commencé à m’en parler, ces idées m’ont semblé simplement… ridicules. Ça se résumait à la conviction profonde que les Blancs sont les meilleurs, au rêve que les États-Unis soient un jour purgés de toute personne de descendance autre qu’européenne et à la peur que James Bond soit joué par Idris Elba. Je veux dire… êtes-vous sérieux? C’est vraiment ÇA votre plan? À moins que vous me cachiez un truc?»

Kamau rapporte tout cela d’une voix où transparaît l’étonnement plus qu’autre chose. Par exemple, en se souvenant du moment où Spencer a déclaré «Je veux me baigner dans le privilège d’être Blanc», l’humoriste s’esclaffe.

«Je dois lui donner le crédit de l’avoir admis. Beaucoup de gens ne l’auraient jamais fait.» Beaucoup de gens auraient également perdu leur calme devant des propos aussi ouvertement racistes. Mais pas le comique. «Je VEUX savoir. C’est ainsi que j’ai été élevé. J’allais à l’école, on étudiait l’histoire et, quand je rentrais, ma maman me disait : “Voici ce qui est réellement arrivé.”»

Après un de ses rires tonitruants, il enchaîne : «Vous savez ce que je veux dire? J’ai grandi dans une maison où, très jeune, je savais ce qu’était le Ku Klux Klan, l’esclavagisme, le Motown et James Brown. Tout ce qu’il faut!»

Le KKK, dont il a d’ailleurs rencontré des membres pour un épisode de son émission. Suivant ainsi sa conviction que l’humour doit servir aussi, surtout, à «confronter des sujets délicats». «Je ne crois pas que chaque humoriste doit le faire. Mais je suis inspiré par des gars comme Lenny Bruce, qui a été arrêté sur scène parce qu’il avait… parlé. Pour moi, aller voir des partisans du KKK est une extension naturelle de cette méthode. Allons dans des endroits où d’autres n’iraient jamais. Cela dit, j’adore également les bonnes vieilles blagues bien grasses à la Jim Gaffigan!»

***
À Montréal cette semaine, W. Kamau Bell propose un doublé. D’abord, il présente son un-homme-spectacle. De deux, il participe à un panel sur History of Comedy. Une émission diffusée, elle aussi, sur les ondes de CNN, qui retrace, comme le titre l’indique, l’histoire de l’humour.

Il présentera plus précisément l’épisode intitulé «Spark of Madness». Qui s’intéresse à une question bien particulière: «Pourquoi tant d’humoristes sont aux prises avec des problèmes de dépendance et de dépression?»

Parmi ceux qui témoignent, citons Maria Bamford, dont la spécialité consiste à «faire des voix», qui se confie sur ses troubles obsessionnels compulsifs. Puis, l’imparable Larry David, qui raconte la peur qui le tétanise avant chaque entrée sur scène : «Oh god, oh god, oh god, oh god.» Sans oublier le pote de ce dernier, avec qui il partageait le petit écran dans Curb Your Enthousiasm, Richard Lewis, qui dit que le stand-up a été le seul remède qu’il ait jamais trouvé à sa haine absolue de lui-même. Et Craig Ferguson, qui donne la liste de toutes les drogues qu’il a consommées dans sa vie. «Mais vraiment consommées. Pas juste essayées de façon expérimentale. Consommées.»

Et au centre de tout cela, deux figures notoires : le regretté Robin Williams, qui s’est enlevé la vie le 11 août 2014. Et dont une des citations a inspiré le titre de l’épisode. «On ne reçoit qu’une étincelle de folie. Si on la perd, on n’est plus rien.»

La seconde de ces figures, c’est Richard Pryor, décédé en 2005. Qu’on voit faire l’observation suivante dans une vidéo d’archives : «Le rire est une excellente façon de guérir la douleur. Mais vient le moment où le rire s’éteint. Et où la douleur revient. Encore.»

C’est du reste au sujet de cette grande star que s’exprime Kamau dans l’épisode. Sur le fait que beaucoup se souviennent de Pryor pour «son attitude, son côté too-much, ses gags obscènes et les sujets classés X qu’il abordait». Sans le reconnaître pour ce qu’il a réussi à introduire dans son art : la vulnérabilité.

«Il n’hésitait pas à aborder les thèmes les plus personnels, dramatiques et sombres. Comme lorsqu’il s’est versé de l’alcool dessus avant de tenter de s’immoler par le feu, rappelle W. Kamau Bell. Je ne me compare pas à lui, je suis très conscient que je ne suis pas de la trempe de Richard Pryor et que je ne le serai jamais. Mais c’est lorsque je m’ouvre, que je parle de ma vie sur scène, des choses qui me dérangent, qui m’irritent et qui me mélangent que je suis le meilleur.»

Parmi ces «choses qui le dérangent, l’irritent et le mélangent» : les commentaires négatifs que suscite son union avec une femme blanche, Melissa Hudson Bell. Les étranges réactions que génère toute sortie en public avec les enfants nés de leur union. Mais c’est là que l’humour est le plus utile, croit-il. Là qu’il agit comme «un mécanisme de défense contre le monde extérieur».

Même si ça ne vient pas sans son lot d’épreuves. «Au début de ma carrière, j’ai été hué, je suis sorti de scène en courant dès que mon set était fini pour ne pas avoir à regarder les gens dans les yeux… Il faut VRAIMENT aimer l’humour pour se foutre dans de telles situations. J’aime VRAIMENT l’humour.»

In Memoriam
W. Kamau Bell est inspiré par Robin Williams depuis toujours.

• «Le truc, avec Robin Williams, c’est qu’il a été là tout au long de ma vie. Gamin, j’adorais la série Mork and Mindy. En grandissant, j’étais fan de ses numéros d’humour. Puis, adulte, je l’ai vu dans Good Will Hunting. Quel acteur!»

• «Quand j’ai déménagé à San Francisco et que j’ai commencé à faire du stand-up, je le croisais dans des soirées. Il était toujours généreux de son temps, il parlait à tout le monde. Que ce soit au débutant qui s’essayait au micro ouvert ou au comique le plus établi de la ville. Il voulait tout le temps faire des blagues.»

• «Un soir, j’ai fait un spectacle-bénéfice et il était là. Après coup, quelqu’un m’a accosté pour me dire : “Robin veut ton numéro. Je peux lui donner?” Quelque temps plus tard, il m’a appelé et m’a dit : «You got that spark. Tu as cette étincelle.» Oh. Mon. Dieu!!!! C’était comme si j’avais été adoubé. Non seulement en tant que bon humoriste, mais aussi en tant qu’humoriste utile.»

 

Infos
W. Kamau Bell
À La Chapelle à 22 h
Dès mercredi et jusqu’à samedi
Pannel – Spark of Madness
Jeudi à 16 h au Hyatt

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