Rumleyvision

Loin des thrillers à la mode, Fashionista se démarque par son goût, son style et son originalité.

Une jeune femme zippe, dézippe, enfile, enlève, lace, délace, boutonne, déboutonne, décoiffe, recoiffe, dégrafe, agrafe. Tenue après tenue, paire de souliers après paire de souliers.

Sur son lit, des montagnes et des montagnes de linge. Sur ses meubles aussi. Sur le sol, même chose. Sur… partout. Des vêtements. Des vêtements, encore des vêtements.

Son amoureux looké et tatoué l’empêche de les jeter. Elle ne s’y oppose pas. Ensemble, ils évoluent dans ce cocon. Au début, ils y semblent relativement bien. Très vite, ils y étouffent.

Surtout que, sur leur lieu de travail commun, c’est la même chose. Il y a des pulls, des blouses, des jupes, des talons, des pantalons jusqu’au plafond de la friperie dont ils sont propriétaires. Au cœur d’Austin, au Texas. Parlant de cœur, le leur commence à connaître des ratés. Lui regarde ailleurs; elle ne sait plus.

Film sur un amour qui s’effrite, Fashionista est d’abord et avant tout une réflexion sur la surconsommation, remarque Simon Rumley. Et, par extension, sur une dépendance. Celle aux vêtements. «Je voulais traiter d’addiction, en fouiller tous les aspects psychologiques, sans toutefois parler de drogue. Je trouve qu’on a vu assez de films sur ce sujet. Je ne pense pas avoir quelque chose à ajouter.»

«Qu’est-ce qui fait de quelqu’un un chef? Un pilote de course automobile? Un collectionneur de tableaux? Un consommateur effréné de vêtements? Nous avons tous nos bizarreries, nos excentricités. C’est une des nombreuses choses qui rendent le monde si intéressant.» -Simon Rumley, réalisateur et scénariste

L’idée de plonger dans les fringues plutôt que les substances toxiques l’a poussé à créer un objet artistique d’une grande singularité. Au sein duquel il filme, avec des touches de sensualité, mais aussi d’horreur, la relation presque charnelle qu’entretient une femme avec ses atours. Dont elle s’enveloppe, qu’elle sent, qu’elle caresse, qu’elle déchire, qu’elle met en pièces.

Cette femme, incarnée par l’excellente Amanda Fuller, porte quelque 150 tenues différentes en une heure et demie. Vintage, rockabilly, punk, classique… Composées par la créatrice de costumes Olivia Mori, pour laquelle Simon Rumley ne tarit pas d’éloges. «Si l’aspect vêtements avait été discordant, le film entier aurait été ruiné.»

Mais non. Ce qui est en ruine plutôt, ce sont les êtres au centre de ce récit. Ils se désintègrent, se décomposent et s’autodétruisent. Reste qu’au milieu d’eux, le réalisateur et scénariste a glissé une présence apaisante. Celle d’un jeune homme sans abri, doux, gentil, hippie. Et, le plus important, bien plus heureux que le reste de la bande. «Je trouvais que c’était bien, dans ce monde où tout le monde est essentiellement cinglé, complètement fucked up, d’avoir un personnage sincère, authentique, altruiste.»

Un personnage qui affirme que les rues sont sa maison, que cette vie, il l’a choisie, qu’il est bien, vraiment bien. «Il ne possède rien mais, curieusement, il est satisfait, note le réal. C’est le plus stable dans toute cette histoire.»

Car les autres perdent peu à peu la carte. La fashionista du titre sombre dans une spirale de délire. Qui s’accélère lorsqu’elle rencontre un inconnu richissime, beau complet, grosse baraque, voiture de luxe, qui remarque son «lien spécial avec les vêtements». Qui lui glisse sa carte de crédit en lui disant de s’acheter quelque chose de beau. De chic. D’élégant. Elle jette tout son vieux linge dans des sacs poubelle. N’en porte plus que du griffé sur elle.

Puis, elle commence à faire des cauchemars. Dans ces séquences oniriques, Simon Rumley fait apparaître des Barbie. Symbole, pour lui, d’un idéal impossible à atteindre. Et, encore et toujours, de la surconsommation. «Le monde de la mode, des magazines, des produits de beauté, promeut une image de perfection qui est, essentiellement, celle d’une poupée Barbie. Longs cheveux blonds, très mince… Pour moi, tenter d’avoir cette apparence, ce n’est pas un rêve, c’est un cauchemar.»

Il trouve également cauchemardesque certains propos, certains mots, qui recèlent tout un sous-texte. Comme ce «t’as l’air cute» que lance dans le film l’élégant inconnu à l’héroïne. Sous-entendant «bof». «Cute est tellement un mot bizarre! s’exclame Simon Rumley. Si vous êtes un ado de 15 ans et que vous l’utilisez, ça va. Mais si vous êtes un homme adulte, c’est presque péjoratif. Ce à quoi une femme brillante et intelligente aspire, ce n’est certainement pas à être qualifiée ainsi.»

Le cinéaste a par ailleurs parsemé son scénario de ces répliques qu’il qualifie de «grossières». «Eric était très bon pour les envoyer de façon passive aggressive!» lance-t-il.

Eric, c’est à dire Balfour. L’acteur qu’on a connu dans 24. Et qui joue ici l’amant friqué et bien fringué dont on arrive difficilement à lire les intentions. Volontairement, ajoute le cinéaste londonien. «Je pense qu’il y a deux façons de le percevoir. Soit comme un manipulateur, un menteur et un psychopathe. Soit comme un homme complexe, mais somme toute honnête, qui commence à ressentir de réelles émotions pour cette femme. Je voulais que le public se fasse sa propre idée.»

Une idée qui affectera, du reste, l’interprétation globale du film. La finale est floue, les contours laissés vaporeux. «J’ai été très prudent pour éviter d’offrir des réponses évidentes. Pour laisser beaucoup de choses délibérément obscures.»

À un clic

Dans les films de Simon Rumley, la technologie est habituellement absente. «Les textos, les écrans d’ordinateur… je trouve ça intrinsèquement anticinématographique», dit-il.

Dans Fashionista, le réalisateur de 49 ans suit sa règle. Presque à la lettre. Il ne montre qu’un message texte, que son auteure efface sans l’envoyer. Puis, quelques images suggèrent l’idée du magasinage en ligne. Activité à laquelle l’héroïne commence à s’adonner frénétiquement au moment où elle perd le contact avec la réalité. «C’est si facile, de nos jours, de dépenser tout notre argent sans même quitter le confort de notre maison. Achetez-en un, obtenez-en un gratuitement, achetez en deux, obtenez-en trois.» Achetez, achetez, achetez. «On peut rapidement perdre le contrôle. Sur le web, vous pouvez tout faire sans que personne s’en aperçoive. Après tout, personne ne regarde, non?»

Infos

Fashionista

Présenté dans le cadre de Fantasia, en présence du réalisateur.

À la Salle J.A. De Sève.

Samedi à 21 h 45 et lundi à 12 h 10.

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