Mario Beauregard/Métro Les inséparables Killer Mike, originaire d’Atlanta, et El-P, originaire de New York, dimanche à Osheaga

Ils sont cool, ils sont drôles, ils sont sympas, ils sont créatifs, ils sont percutants, ils sont consciencieux. Ce sont des amoureux du hip-hop, des passionnés du live. Pour résumer simplement: Run the Jewels, ce sont des vrais.

Offrant des performances sportives, Killer Mike et El-P ont pour habitude de toujours entrer en scène au son du bien choisi We Are the Champions, de Queen. Une idée du premier. «Freddie Mercury, man! Il te donne envie de conquérir le monde!» s’exclame-t-il. «Immédiatement, quand on joue ce morceau, la foule entière est prise de frénésie, renchérit son ami. Chaque kid présent au show se met à scander cette phrase, à se dire que lui aussi est un champion, et à comprendre qu’il est sur le point d’avoir du fun.»

Et du fun, il y en a à la pelle dans les prestations de RTJ. Hier, sous le soleil d’Osheaga, il n’y a pas eu d’entorse à la règle. Les deux artistes avaient un plaisir incroyable, des sourires grands comme ça. Les fidèles présents leur ont rendu la pareille, à grands coups de paroles criées, de poings et d’animaux gonflables levés haut dans les airs. Pur bonheur.

Depuis la naissance de leur duo, beaucoup soulignent à quel point les rappeurs défient tous les codes. Ils ont la quarantaine sonnée, des carrières déjà entamées au sein de multiples projets derrière eux. (Killer Mike a notamment rappé sur l’immortelle Whole World, de OutKast, «Bah bah-da, bah bah bah-da da»; El-P a, entre autres, fondé sa propre étiquette de disque, Definitive Jux.) Et pourtant. Leur rencontre, en 2011, a fait des flammèches. Tellement qu’ils se sont vite épaulés dans leur trajectoire solo respective (l’un a produit l’album de l’autre, l’autre est apparu sur le microsillon de l’un). Puis, ils ont formé un duo, Run the Jewels, et ont fait paraître, en 2013, un premier disque éponyme. Qu’ils ont donné, tiens, en ligne, gratuitement.

Depuis, il y a eu Run the Jewels 2, et Run the Jewels 3. «Dès que nous nous sommes trouvés, nous n’avons pas pensé à l’industrie. Nous n’avons pensé à rien. Nous nous sommes complètement immergés dans l’idée de faire de la musique, d’avoir du fun», raconte El-P.

Cette philosophie qui, dans d’autres bouches pourrait sonner un peu surfaite, transparaît dans leur travail. Par exemple dans ce qui, on avance, est peut-être une des meilleures chansons de sexe de la décennie («Oh, merci tellement!»). À savoir Love Again, un dialogue entre un gars et une fille, sur lequel rappe leur amie Gangsta Boo. Une pièce qui va droit au but. Je te veux, dit-il. Je te veux, dit-elle. Allons-y. Baisons toute la nuit.

C’est direct, c’est assumé, c’est drôle. C’est tout sauf complaisant. Idée d’ailleurs véhiculée par la phrase «I will never condescend.» Ou, comme le résume El-P: «T’es une adulte, je suis un adulte, ça te tente, ça me tente, let’s f*ck.» «Nous ne voulions surtout pas être condescendants. Et faire semblant que les femmes ne peuvent pas être aussi dévergondées que les hommes.»

«De là où je viens, dans le sud des États-Unis, le hip-hop, c’est ÇA, rapplique son pote. Vous avez tous ces morceaux magnifiques, portés par un gars et une fille qui se renvoient la balle. Comme Trina et Trick Daddy, par exemple. J’adore cette tradition.»

Une tradition pas assez répandue? «Selon moi? Sans aucun doute.»

«Je crois qu’El-P et moi étions destinés à être ensemble. Je suis devenu “plus” avec lui. Pas dans le sens de plus célèbre. Mais dans celui de plus ouvert, de plus honnête. En solo, je me demandais toujours comment  j’étais perçu par les autres, si on allait jouer mes chansons à la radio. Avec Run the Jewels, je SAIS que mon coéquipier et moi faisons des trucs cool. Nous avons de bonnes idées, nous les sortons, nous avançons.» – Killer Mike

Leur message d’égalité, ils le rappellent aussi sur scène. «Vous trouvez une demoiselle jolie, c’est bien, a lancé hier El-P. Mais ce n’est pas une raison pour plaquer votre graine sur sa cuisse. D’ailleurs, si Killer Mike voit un de vous agir ainsi, il va faire de la “planche de corps”, du body surf, pour se rendre jusqu’à vous et vous donner une solide leçon.»

Car oui, les gars utilisent aussi l’humour. Beaucoup. Parce que c’est un moteur extra­ordinaire, parce que ça rend les choses plus supportables. Ils citent à ce sujet les grands noms du stand-up américain : Richard Pryor, Bill Hicks, George Carlin… «Je ne pense pas que Mike et moi serions amis si nous prenions tout au sérieux, dit son comparse. Nous nous aimons, parce que nous savons nous moquer de nous-mêmes.»

C’est du reste «être eux-mêmes» qu’ils veulent, d’abord et avant tout. «Si vous venez nous voir en pensant entendre du Public Enemy, vous serez déçus. Parce que nous aimons trop les femmes et le weed pour sonner comme eux! Mais si vous venez juste pour la blague, vous serez tout aussi déçus. Parce que si nous croyons à quelque chose, nous allons le défendre.»

Ils défendent également les changements de sonorités auxquelles ils s’adonnent. Ainsi, si leur deuxième disque était plus rageur et énergique, leur troisième, présenté dans une pochette qui passe du turquoise au marine, est représentatif de ces tonalités. Plus obscur, plus ombreux. Pas pour rien que le duo l’a nommé son «album bleu». «Il est plus morose que les autres, remarque Killer Mike. C’est un peu comme Picasso dans sa période bleue. La beauté se trouve dans la tristesse.»
Parlant de peintre, la dernière fois qu’ils étaient à Osheaga, en 2015, un fan artiste leur avait tendu une toile sur laquelle il avait peint la pochette de leur premier album éponyme. Tant d’amour. «Oh wow! Oui! s’exclame à ce souvenir El-P. On a des fidèles incroyables, inventifs.»

Cette année, par contre, l’imagination a légèrement fait défaut aux admirateurs. Et c’est… une banale serviette qui a été lancée sur scène pour ces messieurs. Chose qui n’a pas manqué de les faire rigoler. «Vous savez qu’il y a de meilleurs cadeaux à faire, n’est-ce pas?» ont-il «réprimandé» leur généreux donateur.

Remontant dans le temps, on leur rappelle aussi cet hommage qu’ils avaient rendu lors de leur dernier passage au parc Jean-Drapeau. C’était avant leur morceau aux accents tristes, A Christmas Fucking Miracle, tiré de leur premier album. «Cette pièce est dédiée à tous nos proches partis trop tôt», avaient-ils précisé. Ces gens, ils y pensent sur scène? Tout le temps? Ou ont-ils un moment particulier où ils se recueillent dans leur tête, dans leur cœur pour y songer? «En fait, désormais, c’est la pièce Down qui a un peu pris cette place. Qui fait office de pensée pour nos êtres chers disparus, analyse El-P. Surtout que tant de musiciens incroyables, talentueux, se sont enlevé la vie récemment… On y pense beaucoup. On a vécu, on a vu, on sait ce que c’est que de se sentir désarmé. Et on trouve important de dire aux jeunes que toute période sombre a une fin.»

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