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Dans le cadre de sa «nouvelle vie», John Carpenter fait résonner sur scène les airs culte de ses films qui le sont tout autant.

La dernière fois que le cinéaste américain était à Montréal, c’était «oh, dans les années 1990». «C’est une si belle ville, répète-t-il au bout du fil. J’ai très hâte que quelqu’un me dise des gros mots en français.»

Il répétera plusieurs phrases au cours de notre discussion, dont celle-ci : jouer de la musique lui procure un immense plaisir. Sans oublier : «Vous savez, à mon âge…»

John Carpenter a 69 ans. Il en a passé la majeure partie à réaliser des films et à en composer la musique. À commencer par son premier long métrage, la comédie de science-fiction Dark Star, parue en 1974, suivi de près par Assault on Precinct 13, Halloween et la déferlante des années 1980, qu’il a débutée avec The Fog et où il tournait presque un film par an. The Thing, Christine, Big Trouble in Little China, Prince of Darkness

Mais les choses ont changé à Hollywood. Et le cinéaste, qui aime faire les choses à sa façon, avec sa vision, préfère aujourd’hui partir en tournée qu’angoisser sur un plateau, sous le coup du «stress qui tue». Accompagné de son fils Cody et de son filleul Daniel Davies (le fils de Dave Davies, des Kinks), il interprète désormais les airs qui ont bercé ces films qu’il a tant aimé réaliser.

Joyeusement, ce grand amateur de jeux vidéo («Dernièrement, j’ai joué à Destiny 2, vous connaissez?») nous annonce que la section rythmique de son spectacle sera assurée par les musiciens de Tenacious D. Les mêmes qui, oui, accompagnent Jack Black. Puis, il lance que ces musiciens sont «incroyables» et que, tous ensemble, ils vont «rocker en dehors» ou plutôt «rock out». «C’est tellement amusant. J’ai tellement de fun!»

Est-ce le même genre de fun que celui que vous ressentiez à l’époque où vous réalisiez tout plein de films?
Oh, non! Laissez-moi vous expliquer la différence. Quand on réalise un film à Hollywood – je parle du Hollywood moderne –, il y a une chose qui est indissociable du processus. Et ça s’appelle le stress. Tandis que jouer de la musique, c’est libérateur. Particulièrement à mon âge! Je suis un vieux mec et je peux jouer sur scène. C’est absolument merveilleux.

Bon, bon, bon. «Vieux.»
Je le suis! Je le suis plus que vous, ça, je le sais.

Juste un peu.
Yeah, right. [Rires]

L’an dernier, Ennio Morricone a enfin eu son Oscar. Hans Zimmer est en tournée; il est d’ailleurs passé par Montréal. Vous vous produisez sur scène dans le monde entier. Sentez-vous que les grands noms de la musique de cinéma obtiennent enfin la reconnaissance et l’amour qu’ils méritent?
Peut-être. J’aimerais beaucoup que ce soit le cas. Que Hans Zimmer fasse une tournée, je trouve ça génial. Mais pour le reste, je n’en ai aucune idée. Vous devez tout me dire!

Alors on vous dira qu’apparemment, vous ne regardez jamais vos anciens films. C’est vrai?
Oh God! Non! Vous voulez rire? Pourquoi diable ferais-je une chose pareille? Pourquoi risquer de gâcher une belle journée? Il m’arrive de regarder la télé, de zapper, et soudain, un de mes vieux films apparaît à l’écran. C’est inévitable. Je me mets à angoisser : «Mais à quoi j’ai pensé, bon sang? Pourquoi j’ai fait ça? Pourquoi je n’ai pas changé… oh! mon Dieu, regardez-moi ça!» C’est trop douloureux. Beaucoup trop douloureux.

Il n’y en a aucun qui vous remplit d’une joie profonde?
Oh! C’est juste que ça me fait mal de les regarder! Je suis dur envers moi-même, je suppose. Je n’aime pas voir les erreurs. Mais je suis heureux de les avoir tous réalisés! Oh man! J’ai eu une vie magnifique!

Vous faites partie des réalisateurs qui aiment que leurs films soient transformés en remakes, non? Qu’avez-vous pensé, par exemple, du Halloween revisité par Rob Zombie en 2007? Était-ce excitant à regarder?
Hmmm, vous savez… Ce n’était pas trop dans mes cordes… Mais c’était son film. Donc, il pouvait en faire ce qu’il voulait! Oh! Vous savez que je suis impliqué dans le nouveau remake de Halloween?

Oui, bien sûr! Celui qui sera réalisé par David Gordon Greene. Parlez-nous-en.
Je ne vous dirai rien! Rien du tout! [Rires] On a commencé à tourner, assez étrangement, le 31 octobre. Ça va sortir l’an prochain. Je ne fais que produire; je ne réalise pas, mais je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que ce soit bon. Aussi bon que possible.

Quand vous avez réalisé Halloween, paru en 1978, vous avez eu les pleins pouvoirs créatifs et avez fait le montage final. C’était le bon vieux temps?
Oh oui! Mais vous savez, j’ai fait l’école de cinéma. J’ai appris qu’une des choses les plus importantes qu’un réalisateur puisse obtenir, c’est le contrôle absolu sur la vision. Le montage final est très important. Je l’ai eu souvent. Pas tout le temps. Mais fréquemment. J’ai été chanceux.

Avez-vous remarqué, tandis que passaient les années, que vous aviez de moins en moins de contrôle?
Tout à fait. J’ai dû me battre plus fort. Mais après un moment, on est fatigué de se battre. C’est épuisant. «Oh non. Pas encore!» Il y a beaucoup d’ego ici, à Hollywood. Nous avons beaucoup de problèmes! Vous avez probablement lu sur le sujet, dernièrement… Soudain, il y a eu cette explosion de… d’horreurs qui ont été révélées au grand jour. Avec des cadres, du pouvoir, de l’abus. Oh God. C’est affreux. Vraiment affreux.

Comment vous sentez-vous depuis que l’affaire Weinstein a éclaté? Vous êtes vous dit : enfin, on en parle?
[Soupir] Tout ça, c’est une question de pouvoir. Des gens très puissants sentent le besoin d’en abuser. Je ne comprends pas. Mais avec un peu d’espoir, ces révélations marquent l’avènement d’une nouvelle ère.

Sur une note plus joyeuse, vous avez récemment tourné un vidéoclip pour la musique [que vous avez composée] du film Christine [que vous avez réalisé] en 1983. C’était chouette?
Ah! C’était la totale! J’ai adoré ça! Le seul problème, c’est que le tournage a duré toute une nuit. Il a fallu que je reste éveillé. C’est difficile à mon âge, OK? C’est dur! Mais je me suis beaucoup amusé. Beaucoup.

Est-ce que l’expérience a rallumé votre flamme de la réalisation et vous a donné envie de tourner à nouveau?
Je le ferais bien… Réaliser des émissions de télé, peut-être même des films. Mais la chose que je ne veux plus faire, c’est devoir composer avec tout le stress, la pression. Ça tue. J’ai trop de plaisir à composer de la musique.

Un de vos premiers films, le thriller Assault on Precinct 13, a été interdit aux mineurs à sa sortie, en 1976. Une décision qui, apparemment, vous a surpris. C’est vrai?
Tout à fait vrai! Je ne m’étais pas rendu compte du tout à quel point certaines scènes étaient choquantes. J’étais juste un gamin stupide.

Et maintenant que vous ne l’êtes plus, quel regard portez-vous sur les choix que vous avez faits alors?
Je suis un adulte, maintenant, j’ai des enfants. Aujourd’hui, je ne tournerais pas la scène du meurtre de la petite fille. Jamais. Toutefois, je tiens à souligner que cette petite fille était jouée par Kim Richards, qui est devenue une star de la télé-réalité! [Pour la petite histoire, c’est une des Real Housewives de Beverly Hills.] Donc, tout ça n’a pas eu que de mauvais côtés! [Rires]

«Les choses ont vraiment changé en Amérique. Ça m’inquiète. Je m’inquiète pour nous. Oh! Je m’inquiète tant! Vous savez, ce n’est que mon opinion, mais c’est une époque assez horrible. J’ai peur pour mon pays.»

La légende veut que, lorsque vous avez commencé à diriger des acteurs, vous étiez absolument terrifié par le procédé. Vous aviez… peur? Sincèrement?
Oh oui! J’avais étudié de près le montage, tout le côté technique du cinéma. Mais je n’avais pas beaucoup d’expérience en réalisation. En fait, je viens de me souvenir d’un moment particulier : on tournait Escape from New York. Soudain, tous les acteurs se sont pointés sur le plateau. J’ai été pris de terreur. «Oh non! Les voici! Ils vont débarquer de leurs véhicules et je vais devoir leur faire face! Je vais peut-être même devoir répondre à des questions!» Je n’avais aucune idée de ce que je devais faire.

Et comment avez-vous surmonté votre anxiété?

J’ai travaillé avec ces acteurs et j’ai compris : ce sont des humains. Comme nous le sommes tous. Ça m’a calmé.

Votre père était professeur de musique et vous avez grandi en apprenant à jouer de plusieurs instruments. La composition vous est-elle toujours venue facilement?

Ç’a toujours été une grande partie de ma vie. Il y a longtemps, très longtemps, je faisais même partie d’un groupe. Et j’ai dû faire un choix entre rester là, au Kentucky, et jouer dans ce groupe qui n’avait pas d’avenir, ou déménager en Californie et étudier le cinéma. J’ai opté pour le deuxième scénario. Les films sont mon grand amour.

Cet amour, il est né lorsque vous avez vu It Came from Outer Space, de Jack Arnold, en 3D?
En partie, oui! Mon père m’a transmis sa passion pour la musique, ma mère, la sienne pour le cinéma. Et It Came from Outer Space m’a certainement donné la piqûre. Mais il y a un autre film qui m’a marqué. Forbidden Planet. Je l’ai vu en 1956. J’avais 8 ans. Tout de suite, j’ai dit : «Moi aussi, je veux faire ça!» Je ne savais pas trop ce que ce «ça» signifiait, mais je savais que c’était dans cet univers que je voulais baigner.

Et vos parents vous ont encouragé?
Absolument. Ils m’ont toujours dit: «Peu importe ce qui arrive, crée.»

C’est le meilleur des conseils que vous ayez jamais reçu?
Les êtres humains peuvent faire un grand nombre de choses. Mais créer est certainement la plus noble.

En concert au MTelus
Lundi à 20 h

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