Josie Desmarais

Ils boivent, ils baisent. Ils sortent beaucoup, se questionnent, se textent, disent fuck, fucking, what. Ils sont gais, lesbiennes, bisexuels, transgenres. Ils sont Groenlandais. Ils vivent dans un roman. Mais aussi, un peu, pour de vrai. Niviaq Korneliussen le sait. Elle les a observés, côtoyés, avant de les coucher sur papier.

Cinq chapitres, coiffés de cinq titres de chansons, chacune représentant un personnage.

Sur l’air de Crimson & Clover, version Joan Jett and the Blackhearts, Fia encaisse son quotidien aux côtés d’un mari trop parfait. Avec difficulté, elle surmonte les journées. Pense avec un haut-le-cœur aux projets communs qui lui donnent envie de fuir loin, loin, loin. Évite le moindre contact de son époux si gentil, si patient, si tout le temps là. Et puis elle rencontre Sara.

Sara qui, dans son chapitre nommé What a Day en honneur à Greg Laswell, tente de comprendre pourquoi sa copine, Ivik, refuse de faire l’amour avec elle, refuse qu’elle la touche.

Tétanisée par la peur de l’abandon, prise dans un tourbillon de questions que les autres lui posent et auxquelles elle est incapable de répondre, cette dernière, Ivik donc, tente d’oublier le sentiment d’angoisse qui l’étreint en se faisant étreindre par une autre.

Ce chapitre s’intitule Stay (comme la chanson de Rihanna), et «l’autre» s’appelle Arnaq. Une jeune femme bisexuelle qui, dans le segment nommé Walk of Shame, fait exactement comme dans le morceau de P!nk qui porte ce titre : elle sort des vapes de l’alcool au petit matin. Certaine de rien, sinon que le fort a coulé à flots, que la fête a dérapé et puis… et puis ça lui revient. La veille, elle a fait des bêtises. La veille, elle a fait du mal à son ami Inuk.

Inuk enfin, qui, dans le chapitre Home (la ballade des Foo Fighters), se sauve au Danemark après cette soirée qui a mal tourné et se qualifie tour à tour de réfugié. De survivant. De «Celui qui ne veut pas être Groenlandais».

Il y a trois ans que ces jeunes ont pris forme sous la plume de Niviaq Korneliussen. Tous réunis dans un roman, Homo Sapienne. Parcouru de textos, de lettres à choix de réponses, de demandes désespérées à Google. Parce que «Google sait tout».

Ils sont nés, surtout, du besoin pressant qu’avait Niviaq, depuis toute petite, d’écrire. «D’écrire oui. Mais surtout d’inventer des histoires», précise-t-elle lorsque nous la rencontrons à Montréal. Ville où elle est venue à l’invitation de la Chaire de recherche sur l’imaginaire du Nord, de l’hiver et de l’Arctique de l’UQAM, dirigée par le professeur Daniel Chartier, qui signe la préface de la version française de Homo Sapienne.

Avec Niviaq, on évite le petit parler, small talk, sur la météo québécoise et sur le froid, qu’elle ne connaît que trop bien. D’emblée, elle nous dit sa joie de trouver ici des gens «gentils, intéressants, aux points de vue différents». «En Europe, je réponds aux mêmes questions stéréotypées, encore et encore. Sur les traditions groenlandaises, sur notre culture, sur notre lien avec le Danemark (dont le Groenland fait encore partie) et sur tous les problèmes qui en découlent.»

Ici, dit-elle, on lui parle «des Inuits dans le Nord du Canada, de la littérature de son pays, du contexte dans lequel le livre a été écrit».

Ce contexte, c’est celui d’une jeune femme, née en 1990, qui a grandi à Nanortalik, ville de 1 500 habitants. Qui n’avait «pas vraiment accès à l’internet». Qui aimait observer les autres. Et utiliser l’écriture comme échappatoire. «Pour créer des gens que j’aurais aimé rencontrer, avec qui j’aurais aimé passer du temps, raconte-t-elle d’une voix douce. Ce lien avec les mots, c’est quelque chose qui est né d’une nécessité.»

En 2012, Niviaq s’est fait remarquer dans son pays lorsqu’elle a soumis à un concours une nouvelle qui idéalisait San Francisco. Deux ans plus tard paraissait Homo Sapienne. Écrit en «deux, trois semaines». Avec un souffle, une énergie, une vitalité. «Je n’ai pas vraiment eu le temps de gérer tous les sentiments qui m’habitaient alors», dit-elle.

«Au moment d’écrire le livre, j’avais beaucoup de questions. Sur le fait d’appartenir à un endroit. De trouver sa place dans le monde. De surmonter sa colère. De changer. J’allais quitter ma copine de l’époque. J’allais déménager au Danemark. Il y avait beaucoup de bouleversement dans ma vie qui ont vraiment influencé mon écriture.» – Niviaq Korneliussen

On sent cette urgence de dire dans les scènes du récit, souvent très physiques. Notamment lorsque Fia réalise que son corps s’éveille. Quand elle comprend pourquoi son amoureux si amoureux d’elle l’irrite de façon si viscérale. Quand elle accepte. Quand elle choisit de partir. «Mon corps est seulement bouleversé à cause des changements dans ma vie. Je suis juste en train de me réveiller après trois années d’hibernation», est-il écrit.

«C’était très important pour moi que les scènes, surtout celles de sexe, soient aussi naturelles et humaines que possible. Je voulais décrire en détail ces moments où, par exemple, une des filles vomit parce qu’elle est trop en lendemain de veille. Les trucs dégueu. Ça rend ça plus vrai, plus… comment on dit? Vrai. Juste vrai. Sans filtre. Je déteste les filtres.»

Ce qu’elle aime? Jouer avec les sonorités. Parsemer son texte de mots danois, de phrases en anglais. C’est d’ailleurs Niviaq elle-même qui a traduit son livre du groenlandais au danois. Traduit maintenant en français par Inès Jorgensen, qui a gardé les subtilités, déclinant parfois un mot en trois langues. «Naamik. Non. No.»

Non, dit aussi Niviaq, son roman n’est pas «tout vrai». «Je ne représente personne. Je ne représente pas les personnes gaies du Groenland. Je ne représente pas les personnes en colère du Groenland.» Reste que ses personnages sont inspirés de gens qu’elle a observés. Évités parfois aussi. Comme Arnaq, très fâchée, très amère. Portée sur la bouteille. Qui rejette systématiquement ses erreurs sur les autres. Qui veut faire la fête, fort et mal, pour tromper la morosité. «La musique est basse. Les gens sont sur Facebook. Ils attendent que quelque chose se passe. Ils attendent que l’alcool injecte de l’excitation dans leur vie ennuyeuse. J’attends.»

Par le biais de cette jeune femme de tempérament sanguin à l’humour noir, Niviaq aborde les thèmes de la faute, du pardon, de la responsabilité. «C’est le type de personne qui porte en elle plein de colère et de ressentiment et avec qui je ne serais pas amie dans la vraie vie, confie l’auteure. Je n’aime pas vraiment ce personnage. Et j’étais très surprise de voir que plusieurs lecteurs développaient un lien très fort avec elle.»

Donc, vous ne faites pas partie de ces créateurs qui disent «J’aime tous mes personnages également, comme si c’étaient mes enfants»? «Oh non! Pas du tout. En fait, ça fait tant de temps que j’en parle que je crois que je les hais tous maintenant, s’amuse-t-elle. Je suis fatiguée de ces gens!»

Pourtant leur parcours est loin d’être terminé.

 

Homo Sapienne
En librairie aux éditions La Peuplade

 

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