Midnight Lamp Films / collaboration spéciale Le documentaire The Stairs, de Hugh Gibson, a été tourné sur plus de 5 ans, soit de 2011 à 2016, dans le secteur de Regent Park, à Toronto.

Avec The Stairs, le réalisateur Hugh Gibson met en lumière le parcours semé d’embûches de travailleurs sociaux toujours aux prises avec de lourds antécédents de toxicomanie.

«Les dénouements heureux, ça n’existe pas. Il y a des jours heureux, et c’est pourquoi l’expression “un jour à la fois” existe. Mais un ex-toxicomane demeure en rétablissement jusqu’à la fin de ses jours. Tant que tu seras vivant, tu poursuivras ce combat. Où est le happy end dans tout ça?»

Voilà les sages propos de Marty, un travailleur social qui doit composer au quotidien avec un lourd passé de consommation de crack et d’itinérance. C’est aussi un des trois protagonistes du documentaire The Stairs, de Hugh Gibson, tourné sur plus de cinq ans, de 2011 à 2016, dans le secteur de Regent Park, à Toronto. Après avoir complété deux films éducatifs à propos de travailleurs du sexe et de consommateurs de drogues pour des OBNL de Regent Park, Gibson a eu envie de poursuivre la collaboration avec plusieurs personnes qu’il avait rencontrées.

«À l’époque, je ne connaissais rien du milieu que je m’apprêtais à dépeindre. Je ne savais même pas ce que signifiait l’expression “réduction des méfaits” et ce qu’impliquait cette approche sans jugement en matière de toxicomanie», avoue Gibson, de passage à Montréal le week-end dernier pour présenter The Stairs à la Cinémathèque québécoise. «Ma courbe d’apprentissage a été abrupte, mais les gens rencontrés m’ont énormément épaulé là-dedans.»

Dans ce premier long métrage qui a valu à Gibson de nombreux prix depuis sa première mondiale au Festival international du film de Toronto (TIFF), en 2016, nous sommes plongés dans le quotidien de trois travailleurs sociaux à la fois étonnants et résilients dans leur lutte contre la stigmatisation et pour l’accès aux services. Gibson ne se prive pas non plus de montrer au grand jour leurs moments de faiblesse et les démons qui reviennent parfois les hanter. Il y a le Marty mentionné ci-dessus, qui nous livre un poème rappelant les jours passés à consommer, à travailler et à dormir dans des cages d’escalier (les stairs du titre). Il nous dévoile aussi sa collection impressionnante de t-shirts de Bob Marley, achetée avec l’argent qu’il aurait autrefois flambé en drogues.

«Comment se fait-il que je ne voie jamais des gens comme Marty et Roxanne au cinéma ou à la télé? Ces sujets ont été abordés à maintes reprises, mais pour une raison que j’ignore, on n’entend jamais la voix des principaux intéressés.» -Hugh Gibson, cinéaste

Il y a aussi Greg, qui discute sans ambages de son penchant pour le crack, de ses accrochages avec la police et de son sentiment d’avoir failli à la tâche d’élever sa fille, qui a aujourd’hui sa propre famille. Et n’oublions surtout pas Roxanne, une ex-travailleuse du sexe qui a traversé des moments de grand désespoir et qui, elle aussi, a eu à conjuguer tant bien que mal sa consommation avec ses responsabilités de maman.

Toujours à risque d’une rechute, ces trois protagonistes apportent leur soutien à une communauté vulnérable aux prises avec des réalités qui leur sont bien familières.

Aux yeux de Gibson, un Torontois de naissance, il était indispensable que ces gens puissent se réapproprier leur propre discours. «Comment se fait-il que je ne voie jamais des gens comme Marty et Roxanne au cinéma ou à la télé? Ces sujets ont été abordés à maintes reprises, mais pour une raison que j’ignore, on n’entend jamais les voix des principaux interessés.»

Depuis que le tournage a débuté, en 2011, Gibson fait remarquer que bien des choses ont changé. À commencer par le quartier de Regent Park, qui s’est embourgeoisé au point d’être méconnaissable aujourd’hui. Il y a aussi eu l’ouverture de plusieurs sites d’injection supervisée à Toronto, une tournure selon lui impensable il y a à peine quelques années. «Maintenant, on en parle beaucoup plus. Les gens sont généralement réceptifs à l’idée de traiter l’usage de drogues comme un enjeu de santé et non de criminalité.»

Parallèles montréalais
En 2015, lorsque Hugh Gibson a participé au Talent Lab des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), il en a profité pour appeler Alexandra de Kiewit. Cette intervenante dans un service d’injection supervisée à Montréal baigne dans le milieu de la rue, de la consommation et de la réduction des méfaits depuis plus de 20 ans. Le cinéaste voulait lui présenter une première ébauche de son documentaire pour recueillir ses impressions. «Si le film se déroule à un endroit précis, ses histoires sont universelles, affirme Gibson trois ans plus tard. Les mêmes problèmes de santé publique, de logement et de criminalité se retrouvent ailleurs: il y a un Regent Park dans la plupart des villes.»

Pour Alexandra de Kiewit, qui n’apparaît pas dans le film mais qui était présente à la Cinémathèque le week-end dernier pour une discussion post-projection, The Stairs dresse un bilan réaliste et empathique d’une réalité fort complexe. «Lorsqu’on travaille dans ce milieu et qu’on consomme encore, on marche constamment sur une fine couche de glace, a-t-elle expliqué. Hugh m’a parlé de ses questionnements éthiques par rapport à l’inclusion d’une scène où [le travailleur social] Marty se montre plus agressif, par exemple. Mais je suis contente qu’il l’ait conservée, car c’est un moment important, qui démontre que les démons du passé sont toujours présents.»

Selon l’intervenante, il est primordial de mettre l’accent sur les programmes créés par et pour des personnes utilisatrices de drogues, comme c’est le cas au Regent Park Community Health Centre. Car ce sont elles qui comprennent mieux que quiconque comment accompagner les usagers dans leur cheminement. «Il y a autant d’histoires que d’individus, souligne de Kiewit. Dans mon cas, je viens d’une très bonne famille: il n’y a pas eu d’abus, de toxicomanie ou d’alcoolisme. J’étais première de classe, mais à un moment donné, j’ai essayé la drogue et j’ai aimé ça. Et puis, un jour, je me suis réveillée à 30 ans, dans la rue et sans expérience de travail. C’est seulement lorsque j’ai embarqué dans un projet par et pour personnes utilisatrices de drogues que j’ai compris que tout n’avait pas été en vain, que mon vécu pouvait me servir à quelque chose.»

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