D’un côté du mur séparant Israël de la Palestine, il y a «eux», de l’autre, il y a «nous». Deux camps profondément divisés depuis des décennies, enlisés dans un conflit d’une immense complexité qui semble sans issue. Pour y voir plus clair, l’Office national du film (ONF) a produit Le mur, un documentaire d’animation qui explore ce mur sous toutes ses coutures.

Depuis 2002, une barrière est érigée entre Israël et la Cisjordanie. De chaque côté, la vie de milliers d’humains a été profondément bouleversée. Le documentaire nous amène à leur rencontre de part et d’autre, à Tel-Aviv, à Jérusalem, à Naplouse et à Ramallah.

«Nous sommes des étrangers qui posent un regard sur la situation et qui tentent de la comprendre», résume le réalisateur Cam Christiansen, joint chez lui à Calgary. Avec Le mur, ce dernier signe son premier long métrage d’animation, adapté d’un monologue du dramaturge britannique David Hare, connu entre autres pour avoir scénarisé les films The Hours et The Reader.

Plongé dans la psyché de M. Hare, le spectateur partage ses questionnements abordant tant la réalité physique du mur – les endroits où il traverse le territoire, par exemple – que son aspect philosophique. «C’est lourd de sens, souligne le réalisateur. En construisant ce mur, Israël en est arrivé au constat qu’il est impossible pour les deux peuples de vivre ensemble.»

Lorsqu’on lui demande quel a été le plus grand défi entre le volet technique du documentaire – très innovant, employant des techniques d’animation avancées et des images tournées en 3D, qui confèrent un réalisme impressionnant au résultat – et le sujet politique épineux qu’il aborde, Cam Christiansen répond: «Les deux.»

Le mur est seulement le deuxième long métrage d’animation que produit l’ONF. «C’est tellement exigeant, ça demande beaucoup de temps. Nous avions une petite équipe et peu de ressource par comparaison avec les studios d’animation américains.»

«Et politiquement, c’est un sujet tellement sensible, poursuit-il. Je voulais éviter qu’on se mette dans le trouble, donc on a passé une énorme quantité de temps à discuter de notre angle d’approche et de l’importance de montrer les deux côtés de la situation.»

Le cinéaste a travaillé huit ans à ce film. De ses balbutiements en 2010 à sa sortie en 2018, le contexte politique mondial a évolué, de sorte que Le mur prend l’affiche «à un moment on ne peut plus opportun», selon Cam Christiansen, qui qualifie ce hasard à la fois d’«incroyable» et de «malheureux».

«Je vois Trump, la montée des nationalismes… Des gens de partout sont prêts à ériger des murs. C’est absolument choquant, mais ça rend le film encore plus pertinent que lorsque nous l’avons commencé.»

«La grande illusion du documentaire est que c’est objectif, parce que, bien sûr, ça ne l’est pas.» – Cam Christiansen

Poésie animée
Il se fait peu de documentaires d’animation. Cette technique permet pourtant de poser un nouvel éclairage sur un enjeu maintes fois exploré, selon le réalisateur. «Quelqu’un m’a dit en voyant le film qu’il trouvait que ça donnait du recul et de la profondeur à sa réflexion sur le conflit israélo-palestinien; que ça permettait d’établir des liens à plus grande échelle», relate-t-il.

L’animation insuffle également une dose de poésie au documentaire. D’un côté purement pratique, elle permet de montrer des lieux difficiles d’accès. «Je pense aux contrôles militaires; l’armée israélienne ne nous aurait sûrement pas laissé filmer là.»

Les images de ces lieux ont toutes été conçues à partir de photos prises sur le terrain par Cam Christiansen, qui s’est rendu à quelques reprises en Israël et en Palestine. «C’était merveilleux! Je suis tellement heureux d’y être allé», lance-t-il à propos de ces séjours.
Des images d’archives ont permis au cinéaste de reconstituer précisément des événements du passé, comme l’attentat de 2001 au Dolphinarium, une discothèque de Tel-Aviv. Ce drame a en grande partie convaincu les Israéliens de la nécessité d’ériger un mur.

«Dans les trois premières années de travail sur le film, j’ai beaucoup été affecté par ce matériel d’archives. C’est un sujet déprimant, affirme Cam Christiansen en laissant échapper un rire noir. Il n’y a pas vraiment d’espoir. Il ne semble pas que les choses vont changer.

’est pourquoi je pense que c’est intéressant d’analyser et d’explorer le sujet sous l’angle de l’animation. Une personne m’a dit qu’il s’agit d’un film imaginatif sur un enjeu qui n’a pas connu d’imagination depuis 40 ans. C’est le meilleur compliment que j’ai reçu.»

Le choix du noir et blanc n’est pas anodin. Le cinéaste cherchait ainsi à représenter le contraste entre les deux camps. «Ça avait une portée métaphorique.»

Cam Christiansen souhaite également donner sa propre identité au film en s’éloignant de l’esthétique d’un autre documentaire d’animation portant sur Israël, Valse avec Bachir, sorti en 2008. «Du moment que j’ai commencé à travailler sur Le mur, j’ai su que les gens feraient un lien avec Valse avec Bachir, et ça se comprend; c’est un film excellent.»

À la toute fin du Mur, les nuances de gris laissent place à une explosion de couleurs dans une scène à la symbolique puissante où les graffitis sur le mur prennent vie. «J’ai pensé que c’était une idée radicale d’avoir un film entier en noir et blanc, puis juste à la fin, de faire sortir les couleurs. Ça donnait beaucoup de poids à la finale.»

Dans la tête de David Hare
En mettant en images le monologue de David Hare, publié en 2009, Cam Christiansen a donné un nouveau sens aux mots du dramaturge. «La trame narrative ajoutée permet de nous guider et les lieux permettent de nous connecter à la réalité physique entourant le mur.»

Pour ce faire, le cinéaste canadien s’est complètement imprégné de l’esprit du scénariste, qui est aussi son personnage principal. «Je sens que je l’ai littéralement habité, confie-t-il au bout du fil. Il a eu une énorme présence dans ma vie pendant huit ans. Je me sentais un peu comme un marionnettiste.»

Cette infiltration dans les pensées du Britannique pour illustrer son regard et ses réflexions sur les enjeux israélo-palestiniens a mis beaucoup de pression sur les épaules du réalisateur. «C’est venu avec un sentiment de grande responsabilité, parce que je voulais vraiment qu’il apprécie. Après tout, il a pris beaucoup de risques : ce sont ses mots, sa voix, sa personnalité. J’ai vécu dans une forme de terreur pendant des années, en espérant qu’il aimerait le résultat», poursuit-il en riant.

Cam Christiansen peut maintenant souffler: David Hare a beaucoup apprécié le produit fini.

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