Tijana Martin/La Presse canadienne Jean-Michel Blais en prestation à la soirée de remise du prix Polaris lundi, à Toronto

Depuis que le magazine Time a classé son premier album, Il, parmi ses 10 coups de cœur de 2016, la vie de Jean-Michel Blais a pris un tour inattendu. Du jour au lendemain, le professeur en techniques d’éducation spécialisée au Cégep Marie-Victorin est devenu musicien à temps plein.

Quelques mois après la sortie de son plus récent album, Dans ma main, il tourne sans arrêt aux quatre coins du monde. Nous l’avons attrapé alors qu’il faisait la route de Montréal à Québec en vue d’un spectacle.

Au bout du fil, Jean-Michel Blais nous parle comme à un vieil ami, avec franchise et avec une passion évidente pour son art. Volubile, il oublie parfois de compléter ses phrases avant de se lancer dans une nouvelle idée.

Lundi soir, le prestigieux prix Polaris lui a échappé; il a été remis au ténor malécite Jeremy Dutcher. Interviewé quelques jours avant la cérémonie tenue à Toronto, le pianiste félicitait déjà ce collègue musicien. «Jeremy Dutcher a un album dans la langue de sa communauté, c’est magnifique pour l’histoire.»

Sa communauté, au pianiste, «c’est la langue des pas de langue», dit-il pour décrire la musique instrumentale.

Vous présentez ce vendredi à la salle André-Mathieu de Laval un concert dans le cadre de la série de spectacles Papier+Piano+Vidéo, qui propose une rencontre entre l’imagerie visuelle et le piano. À quoi peut-on s’attendre de cette prestation?
Ils [Co-Motion et la salle André-Mathieu] sont vraiment fuckés! Ils arrivent tout le temps avec des concepts flyés. Je pense qu’ils sont dans un délire de lumières, de caméras… C’est de ça qu’ils me parlaient la dernière fois. Je n’en sais pas vraiment plus, c’est bien mystérieux. L’année passée, j’ai fait un concept 360; le piano était au milieu et il y avait du monde assis tout autour. Je leur fais hyper confiance parce que c’était vraiment cool ce qu’ils ont fait l’an dernier.

Votre deuxième album solo, Dans ma main, paru au mois de mai, a été décrit comme «un accord parfait entre la beauté du piano classique et la subtilité de l’électro minimaliste». Ces deux styles musicaux se marient bien, selon vous?
Mon Dieu, qui a dit ça? Wouah! Beaucoup de mes sons proviennent du piano à la base. Un de mes défis, par exemple, était de voir comment on peut partir d’une petite pièce simple, comme Blind, qui commence avec seulement du piano, qu’à un moment, donné ça devienne de plus en plus rythmé et qu’à la fin un gros kick arrive et donne envie de danser. Je voulais jouer sur ces frontières. C’est le même questionnement en show. Est-ce que je suis capable de rendre ça devant public, avec la subtilité du piano, en étant debout avec des synthétiseurs?

Cet album a été enregistré au magasin Pianos Bolduc. Pourquoi préférez-vous procéder ainsi plutôt que d’aller en studio?
J’ai une réticence avec les studios, parce que je trouve que c’est trop parfait. Tout est léché, tout est maîtrisé… J’aime les accidents, j’aime les erreurs. L’autre album, Cascades [réalisé en duo avec CFCF], était enregistré dans mon studio de pratique. Il, c’était dans mon ancien appartement. Comme j’habite proche du distributeur de pianos Steinway, pas loin du parc Jarry, et que j’avais déjà travaillé avec eux, je me suis dit: “Câline, on pourrait aller voir si on ne pourrait pas enregistrer là, sur leurs pianos qui sont parmi les meilleurs du monde. On les a juste ici!” Au lieu d’apporter les pianos dans un studio, on a apporté le studio vers eux. Dès que le magasin fermait, on arrivait avec notre matériel, on s’installait et on enregistrait souvent jusqu’à 3h ou 4h du matin.

Qu’est-ce qui vous a plu dans cette expérience nocturne?
L’album a principalement été composé de nuit. L’électro, c’est une musique nocturne, c’est à ce moment qu’on sort danser. J’ai l’impression que le piano représente le réel et que l’électro représente le rêve. Ça fonctionnait hyper bien d’enregistrer dans ce contexte.

Pourquoi aimez-vous tant les accidents et les imperfections?
Je pense que c’est une rébellion contre le classique, où il faut que le piano soit toujours parfaitement accordé, qu’il n’y ait pas de corde cassée, que les marteaux fonctionnent, que le son soit pur… Il y a tout un décorum dans ce milieu. Je veux montrer que la musique va au-delà de ça. Quand tu écoutes du piano chez toi, ça se peut que ta fenêtre soit ouverte, que tu entendes les bruits du dehors. C’est ce qui est beau. 

Vous dites faire partie de la communauté musicale des «pas de langue». Alors que les musiciens expriment habituellement leurs idées dans leurs textes, de quelle façon souhaitez-vous communiquer avec le public? Deux pièces de votre album abordent notamment des décès…
Ça marche à rebours. Je ne m’assois pas en me disant: “Je vais écrire une pièce sur tel sujet.” Quand je me retrouve au piano, quelque chose émerge et par la suite, je me rends compte que c’est relié d’une quelconque façon à un truc qui se passe dans ma vie. C’est d’ailleurs ce qui m’aide à trouver un titre aux morceaux; j’ai tellement de misère à trouver des titres aux pièces et aux albums! Je comprends pourquoi tellement de musiciens classiques font des opus; leurs pièces s’appellent, par exemple, Opus 2 numéro 4. Me rappeler un contexte – souvent des choses difficiles qui sont arrivées à des gens autour de moi, dans le cas de cet album – donne un sens à tout ça.

Le titre Dans ma main s’inspire du poète Hector de Saint-Denys Garneau. Comment son œuvre vous influence-t-elle?
C’était un poète un peu mystérieux, soi-disant mort d’un arrêt cardiaque en faisant du canot… C’est un peu weird! Son œuvre était proche de la mort, de la dépression et du fait qu’il se sentait coincé, isolé… Ça m’a vraiment marqué. Le poème Dans ma main parle de ce sentiment d’être isolé, même quand on a du monde autour de soi. Je me rends compte que c’est beaucoup ce qu’on vit aujourd’hui. Dans ma main, j’ai mon téléphone, je te parle, mais on est full loin en fait. Je vois plein de gens qui sont soi-disant reliés par la technologie, mais qui sont plus isolés que jamais. Et, en ce qui me concerne, c’est par mes mains, par le piano, que je m’exprime. Pour moi, il y a une symbolique profonde à tout ça. En concert, je gratte les cordes du piano, je fais plein d’effets avec l’instrument… J’essaie de penser le piano autrement. J’ai l’impression que c’est ce qu’Hector de Saint-Denys Garneau essayait de faire, les choses autrement.

«J’aimerais énormément faire de la musique pour un film ou une série, mais ça prendrait une occasion. Je travaille fort pour que ça arrive un jour, disons.» -Jean-Michel Blais

Après avoir abandonné des études en musique, vous avez longuement séjourné à l’étranger, notamment au Guatemala, en Allemagne et en Argentine. Puis, de retour au Québec, vous avez choisi la branche de l’éducation spécialisée avant de retourner à la musique. En quoi ce parcours atypique a-t-il nourri votre création?
Ça m’a amené en musique sans trop de pression ni d’attentes. J’ai tellement fait de métiers avant que, si la musique devait se terminer dans un an ou deux, ce serait triste, mais je ferais autre chose. En même temps, je me suis rarement senti autant à ma place. Ça donne un sens à ma vie. Comme intervenant, je cherchais tellement à aider, à laisser une marque. Sans le vouloir – parce que je ne l’avais pas anticipé –, par la musique, je réussis à toucher les gens aussi. Tous les jours, je reçois un message de quelqu’un à qui ma musique fait du bien. J’ai l’impression que tout ce bagage m’a formé, comme si je m’étais préparé dans ma vie avant.

Vous avez souffert de troubles anxieux et le piano a apaisé vos symptômes. La musique a-t-elle eu l’effet d’une thérapie pour vous?
C’est sûr. Quand j’ai commencé à jouer, puis à composer, je me suis rendu compte que ça me faisait du bien. Ç’a aidé à soigner mon syndrome Gilles de la Tourette. Si je ne joue pas, je ne me sens pas bien. C’est drôle, je suis tombé récemment sur une vidéo de mon premier concert, je devais avoir 11 ans. Il faut que je me trouve un lecteur VHS, mais je sais ce qu’il y a dessus: c’est moi plein de tics, et dès que j’arrive au piano, tous mes tics cessent sur-le-champ. C’est vraiment fascinant de voir l’impact presque magique de la musique. 

Si vous n’aviez pas été nommé dans le Time en 2016, où pensez-vous que vous seriez aujourd’hui?
Wow! Je n’en ai AUCUNE idée. Euh… C’est sûr que ça fait partie du CV quand on me présente. Ça revient toujours. Quand j’ai vu ça, je pensais qu’on me faisait une blague. Je ne pouvais pas croire que c’était vrai. Même encore aujourd’hui… En toute modestie, je ne crois pas que cet album soit un des 10 meilleurs de cette année-là. Ça représente un album différent des neuf autres, qui étaient produits par des gens qui ont de l’argent et qui sont connus. Ça m’a envoyé le message que moi, un petit simplet qui ne s’y connaît pas et qui fait de quoi de naïf avec de l’intention, je peux réussir quand même à me trouver une place dans cette machine.

À savoir où je serais aujourd’hui… C’est difficile de répondre, c’est vrai que ç’a tout propulsé. Est-ce que je serais encore en musique? Je ne le sais pas. J’ai l’impression qu’au Québec, tranquillement, j’aurais fait mon chemin. Par contre, ça aurait été difficile de jouer en France ou en Allemagne, où il y a déjà des tonnes de pianistes qui roulent. Cette mention, c’est cool pour moi, mais injuste pour d’autres. J’ai eu cette chance, j’essaie d’en faire du bien.

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