Yves Provencher «L'humanité est quand même présente dans ce film mais... c'est un peu froid. J'ai dû enlever des [confidences personnelles]. J'ai enlevé aussi ce qui était scabreux, ce qui était sensationnaliste», confie Ève Lamont.

Avec son nouveau documentaire, Ève Lamont souhaitait dresser un «portrait global» du Commerce du sexe. Pour ce faire, la réalisatrice québécoise a rencontré des femmes prostituées, des propriétaires de salon de massage, des gérants de bars de danseuses, des clients, d’anciens proxénètes. «C’est un film choral. On ne rentre pas dans l’histoire des personnages. Et c’est voulu. Je ne demandais pas aux gens d’émettre une opinion, mais de parler du modus operandi de ce milieu.» Entretien.

Vous rappelez dans votre film qu’aucune femme prostituée, aucun client, aucun proxénète n’est pareil. Qu’il n’existe pas de prototype. Que ça existe dans tous les milieux. Est-ce que nos préjugés par rapport à ces personnes nous empêchent de voir l’ampleur de la situation?
C’est sûr que ce ne sont pas tous les hommes qui sont des clients de la prostitution. Seul un homme sur dix [s’y adonne]. Mais dans le fond… oui, c’est tout le monde. Ce sont des gens de tous les milieux sociaux. Ça peut être un grand-père ou un adolescent. Beaucoup sont mariés ou ont une copine. Il y en a qui sont célibataires. Et ils peuvent se donner mille raisons pour aller voir des femmes prostituées, mais dans tous les cas, ce qu’ils ont en commun, c’est de vouloir avoir un rapport sexuel tarifé avec une personne qui ne les désire pas. On est donc dans un rapport inégalitaire vraiment profond. De domination. Même quand les clients ne sont pas violents, le rapport qui est vécu, et surtout l’accumulation de ces rapports avec les clients, pour les femmes, ça finit par être reçu de façon violente. Même quand il s’agit d’un bon gars qui n’est pas «méchant».

Vous parlez du rapport de force inégal. Dans le documentaire, le journaliste de CTV Victor Malarek, qui est en quelque sorte la voix de la conscience masculine, parle de (et s’insurge contre) l’idée de confrérie, du «group of Johns», qui s’encouragent sur l’internet, qui recommandent des destinations pour faire du tourisme sexuel…
… et qui notent! Ils notent leurs performances sexuelles sur les sites et ils s’en vantent…!

M. Malarek met beaucoup l’accent sur l’idée de meute. Toutefois, les femmes dans votre film semblent extrêmement seules. Ce contraste entre le groupe et l’isolement, vous vouliez le mettre de l’avant?
Je n’y avais pas pensé… En même temps, les clients sont atomisés chacun devant son ordi, devant son site internet. Effectivement, ils s’encouragent, ils se disculpent. Il y a quelque chose de très désincarné là-dedans. Qui banalise [tout le processus]. Les lieux où ils sont ensemble, les plus frappants, ce sont les bars de danseuses. Même si, dans l’isoloir, chaque client est seul. Il y a toute une comédie autour! Les clients ont pris un verre, ils sont souls et ils ne sont pas toujours intelligents. Même quand ce sont des présidents d’entreprise. Aller aux danseuses, pour certains, ça a un côté «banal». Mais non! Ce n’est PAS banal!

«Le documentaire est beaucoup plus nuancé que la réalité. Si j’avais fait un copier-coller de la réalité, ça aurait donné un film insoutenable. Et on n’y aurait pas cru.» – Ève Lamont

À la fin, au générique, vous remerciez «pour leur audace» autant les femmes prostituées qui ont témoigné que les propriétaires d’agence, les anciens proxénètes, les clients. De les remercier tous ensemble, c’est aussi un choix audacieux?
Évidemment, je n’ai pas le même respect pour les femmes qui ont témoigné que pour les hommes, ça, c’est clair! Mais malgré tout, je les salue tous, parce qu’il n’y aurait pas eu de film s’ils n’avaient pas témoigné. Quelque part, ils se sont commis, même quand ils ont parlé sous le couvert de l’anonymat.

Même lorsqu’on ne voit pas le visage des intervenants, chacun est filmé d’une façon particulière. L’homme aux souliers pointus et chics, la femme et ses souliers rouges, le jeune avec son hoodie… Comme si vous aviez voulu montrer un signe distinctif, personnaliser les témoignages même anonymes.
Comme c’était vraiment un film de témoignages, il n’y avait pas beaucoup d’espace pour montrer l’univers [des personnes interviewées]. Mais effectivement, ce qu’on a gardé, c’est un peu à leur image. Moi, je suis dans le cinéma du réel. C’est ce que j’aime. Je vais filmer les gens dans leur environnement. Je ne leur dirai pas «fais ceci, fais cela». Non, non, non! Je vais passer bien du temps avec la personne, et quand elle sera en train de faire ses affaires, je vais filmer! C’est comme un film anthropologique. Rien n’est mis en scène.

Le commerce du sexe
En salle dès vendredi

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