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Ça commence par une amitié. La première de leur existence entière – pour vrai – que six frères nouent, au hasard d’une rare sortie dans les rues de Manhattan, avec la réalisatrice Crystal Moselle. Ces six jeunes ont vécu leurs journées enfermés dans un appart par leur père oppressant. Pour passer le temps, ils ont dévoré film sur film, en fabriquant des habits de Batman avec des boîtes de céréales. The Wolfpack, c’est l’histoire de leur émancipation.

Si The Wolfpack était un film de fiction, on dirait : ben voyons. C’est n’importe quoi. Mais il s’agit d’un documentaire… et il s’est quand même trouvé des gens pour le dire. Que ce récit semble trop incroyable pour être vrai. Qu’il est louche. Voire monté de toutes pièces.

À ceux-là, la réalisatrice Crystal Moselle conseille d’«aller voir le film!» Pour constater «son intégrité». On s’empressera de conseiller la même chose. Ne serait-ce que pour vivre une expérience cinématographique hors du commun… C’est d’ailleurs ainsi que la documentariste décrit son épopée: «une expérience».

Étrange, mais racontée avec sensibilité, cette œuvre primée à Sundance raconte l’histoire de la famille Angulo. Le père, d’origine péruvienne, rêvait autrefois de s’installer en Scandinavie. La mère, une Américaine du Midwest, espérait quant à elle offrir à ses futurs enfants une existence faite de grands prés, de verdure, de cabanes dans les arbres.

Le couple a atterri dans l’endroit le plus éloigné qu’on puisse imaginer d’hypothétiques pâturages scandinaves: dans le Lower East Side, à Manhattan.

Dans ce lieu bruyant, mouvementé, leur peur de l’extérieur n’a fait que croître, au même rythme que leur famille. Le père voulait 10 enfants. Ils en ont finalement eu 7. Six frères auxquels l’homme, «fasciné par Krishna», a choisi de donner des prénoms en sanskrit: Bhagavan, Govinda, Jagadisa, Krsna, Mukunda et Narayana. Et une sœur, Visnu, qui reste en retrait, dans ses pensées.

Avec l’interdiction de passer le seuil de la porte («Parfois, on sortait une fois par an. Une année, on n’est pas sortis du tout»), les frères ont visité le monde autrement. Par l’intermédiaire des vidéocassettes que leur paternel collectionnait, peut-être seule entorse aux règles strictes gouvernant la maisonnée.

Et parce que ça leur donnait «l’impression de vivre», ces garçons isolés se sont mis à rejouer les scènes de leurs films préférés. Ceux de Tarantino étaient particulièrement prisés par la bande: il y avait là beaucoup de personnages mâles.

«Je n’ai jamais été aussi passionnée par quelque chose que par l’idée de faire ce film. J’étais complètement fascinée en rencontrant ces gars. Ça me semblait presque… irréel. Nous avons passé quatre ans et demi ensemble. Ça fait maintenant cinq ans que nous nous connaissons. J’ai pris mon temps, j’ai été patiente. Et je n’ai découvert la véritable situation qu’après plusieurs mois.» – Crystal Moselle

The Wolfpack s’ouvre ainsi sur une séquence où les six gars recréent des pans entiers de Reservoir Dogs. Mais leur passion ne s’arrête pas là. Tout au long du documentaire, leurs paroles sont parsemées de références au septième art. Ce séjour à l’hôpital psychiatrique qu’a vécu l’un d’entre eux? «Ce n’était pas comme dans One Flew Over the Cuckoo’s Nest!» Le meilleur volet du Parrain? «On trouve tous que c’est le deuxième!» Ils célèbrent aussi le 31 octobre en chantant This Is Halloween, autour d’un feu de paille (!), comme dans L’étrange Noël de Monsieur Jack. Sans oublier le respect presque religieux qu’ils vouent au Dark Knight.

Amoureuse de films, Crystal Moselle avoue avoir senti que ses protagonistes et elle parlaient, par moments, le même langage. «En fait, je veux dire, pas totalement, se reprend-elle. J’étais fascinée par leur passion pour le cinéma. En tant que réalisatrice, je l’aime aussi, mais eux amenaient ça à un tout autre niveau!»

Il faut faire une parenthèse ici pour dire que Crystal, New-Yorkaise trentenaire aux longs cheveux blonds, aura été la première amie de la bande. La première à être invitée chez eux. Première.

Selon ce qu’elle raconte, le lien s’est créé le jour où elle a croisé dans son quartier un garçon qu’elle n’avait jamais vu auparavant, portant lunettes fumées et chevelure interminable. Suivi d’un autre, quasiment identique, habillé de la même façon. Puis d’un autre. Et un autre. Et un autre. Et un autre.

Elle a demandé aux six inconnus, alors âgés de 11 à 18 ans, s’ils étaient nouveaux dans le coin. Ils ont dit que non. Ils lui ont demandé à leur tour ce qu’elle faisait dans la vie. Elle a répondu qu’elle était réalisatrice. Ils se sont réjouis: justement, ils rêvaient de «rentrer dans la business du cinéma».

Il a fallu un an avant que la jeune femme découvre les conditions familiales difficiles dans lesquelles vivaient ses nouveaux amis si fascinés par ses caméras et par son métier. «Au départ, je pensais que je tournais un docu sur des kids intéressants, qui s’amusaient à rejouer eux-mêmes des scènes de films. Beaucoup plus tard, j’ai appris de quoi il retournait vraiment.»

Reste que, aussi bizarre que soit leur épopée, Crystal Moselle a évité le piège du freak show et du sordide. En voyant son long métrage, on comprend que le climat chez les Angulo était malsain. Que la situation était problématique. Que le père, très porté sur la bouteille, dominait la famille. Mais tout cela est suggéré. Parfois confirmé, du bout des lèvres, par les six frères, gentils, polis et attachants. Jouant avec les atmosphères, Crystal laisse beaucoup de place aux non-dits. Pour cet aspect, elle crédite sa monteuse, Enat Sidi qui, par le passé, a monté l’estimé documentaire Detropia. «Je sentais qu’Enat pouvait vraiment raconter le film comme je voulais qu’il soit raconté», confie Crystal. Et c’est pour cette raison qu’elle lui a confié ses 500 heures de matériel.

Suivant l’idée de laisser les ambiances et ses protagonistes s’exprimer, la réalisatrice a aussi offert, à l’écran, la chance au patriarche qui a longtemps effrayé le clan de s’expliquer. Et à la mère, encore fragile, de se souvenir des raisons qui l’ont fait tomber amoureuse de cet homme aux idées certes loufoques, mais aux valeurs qu’elle respectait au départ. Qui estimait la famille. Pas l’argent. Pas les grands restos. Pas le linge. «Je ne pense pas que les gens soient seulement bons ou mauvais, remarque Crystal Moselle. Cela dit, je n’affirmerai pas que les décisions qu’il a prises étaient justes. Mais je crois qu’il y a plusieurs facettes à chaque histoire et que les spectateurs devraient voir celle-ci sous le plus d’angles possible.»

New York, New York
Un des aspects qui rend le récit de la famille Angulo encore plus abracadabrant, c’est qu’il ne se déroule pas dans un village isolé ou dans une bourgade, disons, plus tranquille ou ennuyante. Non. C’est bien dans l’épicentre de la Grosse Pomme, la ville qui ne dort jamais, que les événements ont pris place. «Quand on dit aux gens où se déroule cette histoire, ils marquent habituellement un temps d’arrêt et font: attends, quoi? Ça se passe à New York? Comment cela est-il possible?» remarque Crystal Moselle. Notons qu’avec The Wolfpack, la réalisatrice, qui agit également à titre de productrice, présente son premier long métrage. Dans la jeune trentaine, elle peut se targuer d’avoir collaboré avec Pharrell Williams et réalisé des pubs et des vidéoclips.


The Wolfpack
Au Cinéma du Parc

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