Claude Gagnon/collaboration spéciale Jean Marc Dalpé incarne le truculent et décadent Falstaff dans Five Kings, écrit par Olivier Kemeid et mis en scène par Frédéric Dubois.

Épopée en quatre parties d’après – et non adaptée de – Shakespeare, Five Kings, du dramaturge montréalais Olivier Kemeid, est un événement audacieux, étonnant. Transposés à l’ère contemporaine, ces cinq Rois, dont le célèbre Richard III, traversent les années 1960, se défoncent dans les bars seventies, prennent part à la Guerre du Golfe et participent à un feuilleton télévisé façon Dynastie. Un événement qu’on vous dit. L’auteur raconte.

On a beaucoup insisté sur le fait que votre pièce était «très longue», qu’elle durait «cinq heures!» Le thème du temps traverse d’ailleurs Five Kings de bord en bord. Richard Plantagenêt se plaint de son manque, Henry Lancaster parle de l’horloge du destin, le spectateur se fait demander à la fin: «Quelle heure est-il?»… Est-ce que travailler sur cette création a changé votre rapport au temps?
Olivier Kemeid: Ça a changé beaucoup de choses! Dont, possiblement, le lien au temps. C’est la première fois – j’espère pas la dernière – que j’ai pu en prendre autant, de manière positive, sans faire les choses de manière précipitée, en ayant le temps de mûrir chacune des décisions, de laisser reposer aussi le texte. Ce recul et ce mûrissement sont certainement bénéfiques.

Dans les cinq volets qui composent votre show, vous proposez un mélange de genres qui reflète celui qui traverse l’œuvre de Shakespeare. Le deuxième tableau, qui se déroule dans les années 1970, et le dernier, qui évoque une série télé, sont montés avec des pointes d’humour, mais on entend la salle s’esclaffer à d’autres moments. Vous attendiez-vous à entendre des rires durant les parties plus tragiques? Est-ce que Shakespeare vous fait rigoler?
Je m’attendais à ce qu’il y en ait, par-ci, par-là, parce qu’il y a un côté baroque chez Shakespeare. On n’est jamais purement dans la tragédie, ni purement dans la comédie. On voyage énormément dans ses pièces. J’aime bien cette espèce de jaillissement imprévu, ces ruptures de ton. Je sais aussi qu’il y a – ça m’arrive à moi aussi – des rires de malaise. Qui sont plutôt dans quelque chose de cynique, ou d’ironique.

Parlant de touches comiques, les insultes lancées entre le prince Harry, incarné par Emmanuel Schwartz, et son décadent pote Falstaff, joué par Jean Marc Dalpé, sont délectablement méchantes: «wagon rouillé à bestiaux purulents», «grosse truie adipeuse», «vieille matante humide»… Est-ce un des moments où vous vous êtes fait plaisir?
Oui! Tout ce qui se rapporte au champ sémantique de l’injure, c’est assez compliqué. C’est très culturel. On dit toujours que les éléments du langage qui sont les plus durs à traduire, ce sont les insultes. Ça passe assez mal le temps quand on les conserve telles quelles. Ce qui choquait à l’époque, évidemment, ne choque plus aujourd’hui. Il a fallu beaucoup de doigté – et plusieurs versions – pour arriver à rendre la truculence, la vulgarité et l’effet que ces insultes avaient en 1600.

Dans le deuxième tableau, celui des années 1970, il y a des «criss», des «envoèye», «la guerre, yes sir». On y chante aussi La p’tite grenouille. Est-ce parce que les années 1970 ont été particulièrement marquantes dans l’histoire du Québec que ce volet l’est aussi, plus québécois?
Oui, oui, oui. Je pense que c’est la décennie d’affirmation nationale. En fait, l’affirmation nationale qui a été créée dans les années 1960 – c’est vraiment là qu’elle se loge – prend une tournure encore plus joualisante dans les années 1970. Je pense évidemment à la traduction de Macbeth par Garneau, à Raoul Duguay, à l’époque où on écrivait Québec avec un K… Il y a une présence d’oralité très rocailleuse chez Shakespeare, et je trouvais que le québécois des années 1970 s’y prêtait à merveille.

La musique qui rythme Five Kings est signée par ces musiciens réputés de la scène locale que sont Nicolas Basque et Philippe Brault. Par contre, lors d’une scène de bar délurée, les personnages chantent Those Were the Days / Le temps des fleurs. Est-ce que cette chanson a une signification particulière pour vous?
Oui… C’est une drôle de scène qui ne fait pas nécessairement avancer l’action. On a même pensé la couper et, pourtant, elle est fondamentale! Parce que c’est dans cette scène que s’exprime toute une nostalgie des années passées. Je trouvais que cette chanson, très belle, mélancolique, non seulement résumait bien cette nostalgie, mais avait aussi un écho aujourd’hui. J’entendais encore ça à la télé hier: avant c’était mieux, ah! qu’on était bien!… Je trouve ça à la fois ridicule et touchant. Et je suis convaincu que je vais tomber là-dedans moi aussi quand j’aurai un âge qui s’en vient plus rapidement que je peux imaginer! Pourtant, de tout mon être, je lutte contre ça. Parce que, si demain n’est pas plus beau qu’aujourd’hui, à quoi bon vivre? Il reste que c’est fort chez l’être humain, cette nostalgie. Shakespeare l’avait bien vu.

Même au temps de Shakespeare, on disait: «Avant, c’était mieux!»
Voilà! Du moment que l’être humain s’est mis à parler, c’était pour dire ça! (Rires)

«Shakespeare est connu pour avoir des morts pas possibles, et en nombre incalculable! Mais comme on tenait à la contemporanéité, c’était clair qu’on n’allait pas aller dans des combats à l’épée!» – Olivier Kemeid, dramaturge

Au fil de Five Kings, il y a des mots qui reviennent: «ami», «soi-disant ami», «allié», «ennemi», «paix», «honte», «pays», «alliance»… Vous êtes-vous trouvé plus d’intérêts en commun avec Shakespeare que vous le pensiez?
Vraiment! Le rapport père-fils est présent dans pas mal de mes œuvres, l’importance de l’amitié, cette idée de trahison… Il y a d’énormes échos que je n’ai pas eu, je crois, à forcer.

Il y a le mot «banni» qui revient souvent aussi. Un mot terriblement cruel… Est-ce qu’il sonne également cruel à vos oreilles, est-ce que l’écrire vous faisait mal, parfois?
Oui, oui. L’idée d’être banni, je pense que j’ai ça en moi. Comme je suis fils d’exilé, c’est sûr que cette musique résonne chez moi. Plus généralement aussi, que l’on soit émigré ou non, cette idée d’être exclu d’une famille, d’un groupe d’amis, d’une société, c’est une chose à laquelle je suis sensible.

Au fil des cinq pièces, il y a des tonnes de morts et diverses façons de mourir (après tout, c’est Shakespeare). Certaines plus théâtrales, d’autres plus réalistes. Est-ce que ça a joué dans votre façon de construire le texte?
Pas dans mon écriture. C’était une si grande question parce que, effectivement, Shakespeare est connu pour avoir des morts pas possibles, et d’un nombre incalculable. Il y a même, je pense, un ours polaire qui tue un de ses personnages. J’avais vraiment décidé de laisser ça dans les mains du metteur en scène, donc, dans mon texte, c’est bref et expédié de manière assez rapide pour qu’il choisisse de traiter ça soit de manière réaliste, soit de manière symbolique. Je n’avais pas d’attentes précises. Je voulais qu’il ait carte blanche.

Avec vos collègues, vous avez mis en ligne, il y a quelques mois, un blogue dans lequel vous retraciez les diverses étapes de la création de votre spectacle. Dans une vidéo, vous affirmiez: «Shakespeare, s’il était là, nous aurait dit: “Êtes-vous des malades de monter ça?”» Maintenant que la création est terminée, que la pièce est jouée, vous lui aurez répondu: «Bah, pas tant» ou «Oui, en effet»?
Je crois que j’aurais dit: «T’as toutes les raisons du monde de nous traiter de fous et de malades!» (Rires) Car il y avait là quelque chose d’impensable. Mais je pense que cette histoire est finalement possible. Je suis content. On a réussi à livrer une saga qui, si je me fie aux réactions, est tout à fait compréhensible et assez claire. C’est une de mes grandes joies.

Five Kings
À l’Espace Go jusqu’au 8 novembre

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