Montage: Steve Côté / Photos: les films Séville

Jouant avec le temps comme avec de la plasticine, André Turpin déforme, condense, morcelle et fond ensemble passé, futur et présent. Profonde immersion dans un univers gris-bleu glacé, doublée d’une descente dans les méandres de l’inconscient, Endorphine plonge ses personnages – et ses spectateurs – dans un état de rêve, dans un état de choc, dans un état second. États d’âme.

Dans une «ville impossible» aux rues vides, «tout est juste légèrement décalé. Un petit peu off».

Simone a 13 ans. Simone a 25 ans. Simone a 60 ans. Simone est multipliée par trois. En même temps?

Dans ce film dont on sort un peu sonné, secoué, étrangement déphasé, André Turpin explore le désir, sa consommation, le temps, son élasticité, la façon dont on guérit d’un traumatisme. Ou dont on n’en guérit jamais tout à fait.

Au cœur de cet objet surréaliste où les secondes semblent en suspens, on voyage à travers plusieurs pièces, sans pour autant que ce soient celles d’un puzzle. «Il ne faut pas se battre avec sa raison ni essayer de vraiment comprendre», insiste le cinéaste. Ainsi, dans plusieurs scènes, on voit Simone, jeune, compter ses doigts. Mais personne n’est là pour nous prendre la main, pour nous éclairer sur ce qui se passe. Et c’est ce qui rend la chose captivante. «À un moment, je me suis rendu compte qu’il fallait enlever les explications. Rendre le film plus mystérieux», confie le réalisateur. Du coup, la technique de contrôle des rêves de Castaneda, qui consiste à compter ses doigts, comme mentionné plus tôt, n’est guère élaborée à l’écran. «C’était expliqué avant dans un dialogue, mais je l’ai coupé. Simone en parlait à son cousin dans la cour d’école.»

Ce même cousin avec qui la jeune ado s’adonne toujours à une joute d’insultes: «Légume!» «Limace!» «Microbe!» «Mollusque!» À qui elle demande «de la frencher» («Mais… j’ai une blonde!») À qui elle tentera de dérober un baiser dans un moment d’inconscience. Un moment qui fait sourire. «C’est vrai qu’il y a de l’humour autour de ces deux personnages, sourit à son tour Turpin. C’est les seuls instants un peu légers.»

Pour ce qui est des instants que le cinéaste qualifie de «pop», ce sont ceux où résonnent, dans un fantomatique écho, les notes de Daydream in Blue. Une chanson (conseillée par son complice Xavier Dolan) du duo britannique I Monster. «Des fois, je me demande si je n’aurais pas dû faire de ce film quelque chose de plus groovy, de moins noir… Mais je me reprends avec cette toune-là!»

Autre question qu’André Turpin pose, dans le scénario celle-là, c’est ce qui survient quand on perd connaissance: «Qu’est-ce qui arrive quand on s’évanouit? s’interroge Simone petite. Moi, comme, j’étais où? Pis tsé comme… quand?»

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Photo : Josie Desmarais/Métro

«Je crois qu’on est prédéterminés. Qu’on n’est pas les scénaristes de nos propres vies. Mais on doit croire à notre liberté. Croire à l’illusion. Si notre histoire est écrite d’avance, ça ne veut pas dire qu’on ne prend pas de décisions. Ça veut dire qu’on les a déjà prises.» – André Turpin

De ces mystères infinis naissent moult lectures possibles, et tout autant de façons de comprendre, de ressentir, de recevoir sa dose d’Endorphine. Chose qui, on l’imagine, demande un extrême contrôle pendant la création, mais un total «va, vis, sans moi» après. «Comme le film peut être interprété de multiples façons, il faut que je le laisse aller. Mais pendant le tournage, il fallait être très précis. C’est très cadré, très structuré. Dans sa facture visuelle, c’est un film assez tight. Et sur le plan narratif, c’est un film de précision.»

Cette précision se retrouve dans les plus infimes détails. Comme cette Simone vingtenaire qui boit de la vodka. Pas un choix inconscient. «Un choix personnel! Autobiographique! s’amuse le cinéaste. Ç’aurait pu être du champagne, mais ça ne fittait pas avec le personnage.»

Parlant d’ivresse, André Turpin dit avoir voulu capter, dans ce premier long en tant que réal depuis son célèbre Un crabe dans la tête, «le vertige» que lui procurent les films de Lynch. Inland Empire, Mulholland Drive, Lost Highway. «De grands scénarios. De grands trips. Des moments extrêmement forts de cinéma.»

Dans son cinéma à lui, le renommé directeur photo souhaite offrir «quelques clés. Mais pas de réponses.» Hypnotiser plutôt, en présentant des séances chez la psy que consulte la jeune Simone, en rythmant le film par sa voix enveloppante, plus âgée. En faisant apparaître et disparaître les personnages autour d’elle, comme dans un rêve (son père qui la fixe, posté dans le cadre de porte, sa mère qui se retourne de son volant pour la regarder un instant). En parsemant son œuvre de symboles aussi. Dont la langue. Langue allemande, d’abord, qu’on parle sporadiquement. Puis celle, physique, qu’on colle sur un poteau, qu’on embrasse. Qui traduit le «désir de ressentir des émotions. À nouveau.»


Endorphine
En salle le 22 janvier

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