www.ceic.gouv.qc.ca Un témoin qui ne peut être identifié, issu de la firme Roche

MONTRÉAL – La firme de génie BPR a reçu une demande pour financer la défunte Action démocratique du Québec et Mario Dumont était lui-même présent lors de la demande, a indiqué jeudi un ingénieur qui a témoigné devant la Commission Charbonneau.

Le 178e témoin de la commission, qui a été ingénieur pour les firmes BPR et Roche, vice-président au développement des affaires et conseiller spécial du président, ne peut être identifié. Jeudi, il a témoigné derrière un paravent et sa voix a été modifiée.

L’ingénieur a raconté qu’avant l’élection de 1998, Mario Dumont, alors chef de l’ADQ, l’a invité à déjeuner au restaurant à Québec. Il y était avec un adjoint, Éric Montigny.

Le témoin connaissait bien M. Dumont depuis 1992-1993, puisqu’il l’avait côtoyé lorsqu’il donnait un coup de main au Parti libéral, prêté par sa firme de génie, alors que M. Dumont militait encore au Parti libéral. Là, au restaurant, «on me sollicite vraiment pour avoir du financement corporatif de BPR», a rapporté le témoin.

Le témoin n’a pas précisé si c’est Mario Dumont lui-même ou son adjoint qui a fait la demande formelle, mais celle-ci était claire et visait à obtenir du financement corporatif de BPR, non un don personnel. Aucun montant n’avait été fixé.

Sans réfuter la tenue de cette rencontre, l’ancien chef de l’ADQ a nié qu’il ait alors sollicité des dons corporatifs. Sur son compte Twitter, il a affirmé avoir demandé «des dons personnels et légaux».

Le témoin a vérifié l’intérêt du président de BPR, Paul Lafleur, qui a refusé, estimant que l’ADQ était le parti d’un seul homme.

L’agenda du témoin, déposé en preuve, démontre effectivement une rencontre avec Mario Dumont le 22 octobre 1997 à ce restaurant.

Quelques années plus tard, lorsque l’ADQ a grimpé dans les sondages, Paul Lafleur a à son tour rencontré Mario Dumont _ ou l’ADQ, le témoin n’est pas certain. M. Lafleur a rapporté au témoin qu’il avait changé d’idée. «On a pris la décision de donner 100 000 $ à l’ADQ», lui a annoncé le président de BPR.

Un tableau déposé devant la commission démontre effectivement qu’en 2002 et 2003, l’ADQ, jadis peu financée par BPR, a soudainement reçu plus de 74 000 $ en dons de la part des employés de BPR et de leurs proches.

Voyages de pêche payés

Le témoin a également impliqué l’actuel président de l’Assemblée nationale, Jacques Chagnon, en indiquant qu’il avait été invité à un voyage de pêche à deux reprises aux frais de la firme de génie BPR, à l’époque où il était député libéral dans l’opposition.

D’autres élus provinciaux ont profité de voyages de pêche dont les coûts ont été défrayés par BPR entre 1996 et 2005, à savoir Réal Gauvin, ex-député du Parti libéral de Montmagny-L’Islet à deux ou trois reprises; Norbert Morin, actuel député du Parti libéral de Côte-du-Sud; de même que Jean-Guy Paré, ancien député péquiste de Lotbinière, et Gaétan Lelièvre, actuel député péquiste de Gaspé (ce dernier a payé une partie de son voyage).

De même, des représentants de 75 municipalités ont été emmenés en voyage de pêche aux frais de BPR. «Dans l’Est du Québec, ce serait plus facile de nommer ceux qui n’y sont pas allés» que ceux qui y sont effectivement allés, a avoué candidement le témoin.

Aussi, des hauts-fonctionnaires ont été emmenés en voyage de pêche par BPR, dont des dirigeants de la Société québécoise d’assainissement des eaux, qui lui ont donné des informations privilégiées sur «la liste des municipalités qui seraient éventuellement acceptées à être subventionnées dans le cadre des programmes». La firme de génie BPR était ainsi mieux placée pour solliciter ces villes comme clientes, ayant une longueur d’avance sur les firmes concurrentes, a expliqué le témoin.

Pour la première fois, aussi, le nom du ministre libéral Jean-Marc Fournier a été soulevé indirectement devant la commission, par le biais de son directeur de cabinet Jean-Philippe Marois, alors qu’il était au ministère des Affaires municipales.

Le témoin a expliqué que sa firme BPR travaillait à un gros projet d’eau potable et de routes à l’Île-aux-Coudres en 2003, sous le gouvernement du Parti québécois. Une subvention avait même été accordée juste avant l’élection d’avril 2003. Soudainement, le projet s’est enlisé. Les libéraux ont été portés au pouvoir.

La firme BPR était alors vue comme proche du PQ, affirme-t-on dans un courriel interne chez BPR.

Le témoin a donc choisi de se rapprocher du directeur de cabinet du ministre Fournier, Jean-Philippe Marois. Et il y est parvenu, en participant à des activités de financement du PLQ.

«Quelques mois plus tard, mes liens sont établis avec Jean-Philippe Marois, le chef de cabinet, puisque maintenant on se voit amicalement dans un bar, le soir, pour prendre un verre. À ce moment-là, (en octobre 2003) je peux appeler et parler directement au chef de cabinet instantanément», a rapporté le témoin.

Le témoin va même jusqu’à rendre des comptes au directeur de cabinet du ministre Fournier sur les contributions de BPR au Parti libéral. Il se dit désolé de n’avoir pu se rendre à un cocktail de financement, puisqu’il était en voyage, puis prend la peine de souligner que «la contribution de BPR sera (tout de même) de 7000 $» au PLQ.

BPR est même allé jusqu’à payer les billets pour inviter du personnel du ministère de Jean-Marc Fournier au cocktail du premier ministre Jean Charest, a rapporté le témoin.

Des chèques en blanc

Chez BPR, c’est carrément la secrétaire de direction de la firme de génie, «Cricri», qui s’occupe de faire à son domicile la comptabilité des dons faits aux partis politiques par les employés de BPR, apprend-on dans les courriels déposés devant la commission.

Le témoin est allé plus loin que tous les autres avant lui pour exposer à quel point le système de dons politiques était élaboré et structuré.

Chez BPR, «on nous demandait de signer le chèque en blanc. On remettait les chèques en blanc à la personne qui était en charge de faire la comptabilité. Le montant des chèques était fait au nom du parti qui le désirait, puis on recevait un bilan de tout ça à quelque part», a résumé l’ingénieur.

«Ça prenait une confiance totale. C’était comme si j’avais donné mon carnet de chèques. Quand c’est urgent, on m’appelle et on me dit ‘ça me prend 2500 $, peux-tu venir me le porter tout de suite?’. D’autres fois, les chèques étaient faits… on mettait notre signature et les chèques étaient faits par l’entreprise à qui ils devaient remettre des chèques», a-t-il ajouté.

Les dons aux partis politiques par les firmes de génie constituent une police d’assurance, at-il résumé. «C’est une taxe, c’est un coût de développement des affaires qui est budgété. C’était comme une taxe qu’il fallait payer. Si on était dans les années cinquante, je dirais que c’était la dîme. Si on était dans un milieu plus mafieux, je dirais que c’est un pizzo. Là, je dirais que c’était une taxe, un droit d’entrée pour le réseautage auprès du gouvernement», a-t-il résumé.

Et participer à des cocktails de financement pour une firme de génie est «50 fois meilleur qu’une Chambre de commerce» pour faire du réseautage avec le milieu politique municipal et provincial, soit d’éventuels clients.

À la fin de la journée, le témoin a confirmé que Roche a versé 10 000 $ à Ernest Murray pour la campagne de la chef péquiste Pauline Marois dans Charlevoix, comme M. Murray l’avait soutenu devant la commission. M. Murray avait avoué avoir placé Mme Marois devant le fait accompli.

Son témoignage se poursuivra vendredi.

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