collaboration spéciale «Les attentes sont particulièrement élevées parmi les membres de notre génération, les millenials. On a une vision hyper idéalisée de ce que devraient être, par exemple, les relations amoureuses. En réalité, il y a des moments extraordinaires, et des moments qui sont un peu plus... meh», dit Marie-Claude Élie-Morin.

Coachs de vie, livres de développement personnel, phrases simplistes sur le pouvoir de l’esprit positif: Marie-Claude Élie-Morin est devenue très critique face à ces recettes miracles lorsque son père, un adepte de ces théories, a succombé à un cancer. Elle en est venue à concevoir notre quête du bonheur, qu’on expose au travail ou sur les réseaux sociaux, comme une véritable dictature. Son essai, La dictature du bonheur, révèle les dessous d’une industrie aussi toxique que lucrative.

Comment en êtes-vous venue à concevoir le bonheur comme une dictature?
Ça faisait longtemps que cette idée d’une industrie du bonheur m’intéressait. J’ai travaillé comme recherchiste pour des émissions qu’on pourrait classer dans la catégorie «croissance personnelle». J’ai baigné là-dedans, et ça me frappait toujours de voir comment le discours était simpliste.

J’avais aussi une relation particulière avec mon père, qui était adepte de la pensée positive depuis très longtemps. C’était l’exemple parfait du gars qui a tout fait ce qu’il faut: la méditation, le lien corps-esprit, la saine alimentation, l’exercice physique… J’avais des échanges stimulants avec lui parce que j’étais sceptique. Ça a été une expérience douloureuse de le voir dépérir en raison de la maladie. Et je vivais de la colère d’imaginer qu’il aurait pu vivre plus longtemps s’il avait fait des choix différents, parce qu’il a refusé la chimiothérapie.

Puis, quand j’ai essayé d’avoir un enfant, je me suis retrouvée en démarche de fertilité et j’étais sûre qu’il y avait un lien corps-esprit. J’ai fait du yoga, de l’acupuncture, j’étais convaincue que j’allais dénouer cette affaire-là, que c’était dans ma tête. Mais ce n’est pas juste dans nos têtes. Tout ça m’a fait réaliser que le discours ambiant, qui dit qu’on est responsable de son propre bonheur, est pernicieux.

Pourquoi? Souvent, on dit que la psychopop, ça ne fait pas de mal, pour peu qu’on y prenne seulement ce qui nous fait du bien, non?
Si quelqu’un dit que ça lui apporte quelque chose, tant mieux. Mais le problème, c’est que les gens qui adhèrent à ça font énormément de prosélytisme. Dès que quelqu’un de leur entourage vit une difficulté, on lui sert ce discours plutôt que d’écouter avec empathie. La compassion en souffre énormément dans nos relations humaines. Ça s’immisce aussi dans d’autres sphères de nos vies.

Comme?
Au travail, il y a cette idéologie qui est liée au culte de la performance: les individus doivent toujours être séduisants auprès de leurs patrons, en raison de la précarité de l’emploi. Dire qu’on en a trop sur les épaules, c’est mal perçu. On se fait dire qu’on doit «performer». C’est une mentalité très individualiste: on nous dit qu’on est le seul responsable de notre bonheur. Le corollaire de ça, c’est qu’on est aussi le seul responsable de notre malheur. Politiquement, ça occasionne des décisions qui ont des conséquences sur les générations futures. On est embarqué dans un engrenage néfaste pour la planète, mais on est incapable de voir autrement qu’en termes de croissance. Le capitalisme, c’est «je veux plus de tout», plus de vêtements, une plus grosse maison, de plus beaux cheveux. On parle de quête du bonheur, mais aussi de quête d’apparence du bonheur.

Qu’on flashe sur les réseaux sociaux?
Clairement. Nos amis sur les réseaux sociaux sont souvent issus du même bassin social que nous et on a tendance à se comparer. Or, on choisit bien ce qu’on met sur les réseaux sociaux. On parle de nos réalisations, des moments heureux. On parle très peu des émotions plus difficiles. Ça donne une image faussée de ce à quoi la vie devrait ressembler. C’est normal de souhaiter être heureux. Mais chercher à être heureux à tout prix nous rend paradoxalement malheureux.

«On a fini par croire que notre état naturel par défaut devrait être d’être heureux. Or, l’expérience humaine est beaucoup plus complexe que ça. Il y a des moments heureux, d’autres moins heureux ou ordinaires. On n’est pas toujours en extase!» – Marie-Claude Élie-Morin, auteure du livre La dictature du bonheur

Comment sait-on qu’on cède à la dictature du bonheur?
En prenant conscience de son discours intérieur. Si vous ne vous trouvez pas heureux ou que vous trouvez votre vie ordinaire par rapport à celle des autres sur les réseaux sociaux, c’est un signe. Il ne faut pas se sentir coupable par rapport à ses émotions. Il n’y a pas d’émotions négatives ou positives, il n’y a que des émotions. Des émotions qu’on dit «laides», comme le regret ou la jalousie, peuvent être des moteurs importants. Par exemple, sans le regret, on commettrait toujours les mêmes erreurs! Paradoxalement, lâcher prise, faire la paix avec ça, ça m’a rendue plus consciente, ça a baissé mes attentes, et oui, ça m’a apporté plus de bonheur.

Ce qui a été le plus aidant, pour moi, c’est d’accepter d’être vulnérable.

L’industrie du bonheur en chiffres

  • 11 G$: recettes de la vente de livres dans la catégorie «croissance personnelle» à l’échelle mondiale en 2014 seulement.
  • 19 millions d’exemplaires du Secret, ce livre selon lequel vous pouvez attirer à vous tout ce que vous désirez, y compris le gros lot de la 6/49, vendus dans le monde.
  • 70 millions: nombre d’exemplaires de Réfléchissez et devenez riches! vendus à ce jour.

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