Getty Images Raúl Castro

LA HAVANE — En 2008, Raúl Castro a pris la tête d’un pays où il était interdit à la plupart des citoyens de posséder un ordinateur ou un téléphone portable, de sortir du territoire sans permission, d’être propriétaires d’une entreprise privée ou d’entrer sur le terrain des hôtels.

Le frère de Fidel Castro a alors entrepris de refondre un système qu’il avait contribué à créer, et Cuba a été le théâtre d’une ouverture remarquable pendant ses dix années au pouvoir. Mais lorsqu’il quittera son poste jeudi, après deux mandats comme président, il léguera à son successeur une multitude de problèmes encore plus criants que ceux dont il avait lui-même hérité de son frère.

Cuba compte aujourd’hui près de 600 000 entrepreneurs privés et plus de cinq millions de téléphones cellulaires, son marché immobilier est robuste et son aéroport affiche l’une des croissances les plus rapides de la planète. L’accès pourtant restreint à internet s’élargit de plus en plus, et des milliers de Cubains ont branché leur maison au web depuis un an.

La dette étrangère a été remboursée. Le tourisme a plus que doublé depuis que Raúl Castro et l’ancien président américain Barack Obama ont rétabli les relations diplomatiques en 2015; Cuba accueille maintenant près de cinq millions de touristes chaque année, en dépit du refroidissement survenu sous l’administration Trump.

En revanche, l’État cubain, attaché à une économie dirigée d’inspiration soviétique, emploie toujours les trois quarts des travailleurs du pays, mais le rendement n’est pas au rendez-vous. La croissance du secteur privé est au neutre. Le salaire mensuel moyen est de moins de 40$ — si bas que la plupart des travailleurs dépendent de biens volés ou de la générosité de proches à l’étranger pour survivre.

Les investissements étrangers demeurent anémiques. Les infrastructures de l’île sont de plus en plus décrépites. L’espoir d’une détente avec les États-Unis s’est évanoui. Et le Venezuela, qui fournissait une aide annuelle de 7,5G$ à Cuba, a implosé économiquement, et aucun autre pays ne semble en mesure de prendre la relève.

L’incapacité ou la réticence de Raúl Castro à adopter des réformes profondes pour régler les problèmes structurels de Cuba en pousse plusieurs à se demander comment son successeur, dépourvu de l’aura révolutionnaire des frères Castro, pourra réussir à gouverner le pays pendant cinq ou dix ans.

«Le peuple de Cuba ne comprend pas encore vraiment ce qu’implique un gouvernement qui ne sera pas dirigé par Raúl ou Fidel, souligne Yassel Padron Kunakbaeva, un prolifique blogueur de 27 ans. Nous entrons en territoire inconnu.»

Une fuite de cerveaux
Des dizaines de milliers de professionnels très instruits quittent l’île chaque année, et Cuba doit donc composer avec l’économie famélique d’un pays en développement et la démographie grisonnante d’un pays occidental. Après la récession de 2016, Cuba a affiché une croissance économique de 1,6% l’an dernier, même si l’opacité des données officielles les rend peu crédibles aux yeux des experts.

Le gouvernement à parti unique contrôle pratiquement toutes les formes d’expression et d’organisation, et la dissidence ou les critiques publiques ne sont pas vraiment tolérées. L’ambiance dans les rues est au pessimisme, et rares sont ceux qui croient à un avenir meilleur à court terme.

«L’avenir politique de celui qui prendra la relève dépendra de la question économique, estime un ancien sous-ministre des Affaires étrangères, Jose Raúl Viera Linares. C’est l’occasion pour les jeunes de rêver, de concevoir leur propre avenir. Tout cela dépendra de la richesse matérielle que ce pays pourra générer.»

Le plus grand défi de celui à qui M. Castro devrait confier le pouvoir — le vice-président Miguel Diaz-Canel Bermudez, 57 ans — sera de démêler un système inextricable de double monnaie dans lequel le peso cubain vaut 0,04$US et le peso convertible, environ 1$US. Le système a été conçu pour protéger le marché interne, géré par l’État, du commerce en utilisant une monnaie nationale, tandis que les échanges commerciaux avec le reste de la planète se font en pesos convertibles.

Le mur entre les deux mondes s’est rapidement effondré et le système a créé des distorsions économiques énormes. Des entreprises publiques inefficientes profitent de subventions importantes en obtenant des pesos convertibles au coût des pesos cubains.

Ce système à deux vitesses permet aussi aux entreprises privées d’acheter des marchandises et des services subventionnés comme l’eau et l’électricité avec des pesos cubains, puis d’empocher un profit intéressant en les revendant à leurs clients en pesos convertibles.

Raúl Castro a appelé à la disparition de ce système dès le début de sa présidence, mais il est toujours en place. Contrairement à son frère Fidel, qui a attendu que la maladie le chasse du pouvoir, Raúl a fait savoir il y a longtemps qu’il quitterait la présidence en 2018, dans le cadre d’une transition coordonnée vers une nouvelle génération de leaders.

Il demeurera premier secrétaire du Parti communiste, mais plusieurs Cubains s’attendent à ce qu’il prenne une semi-retraite à Santiago, dans l’est du pays, où il est né et où il a dirigé les forces révolutionnaires lors de la révolution de 1959.

Éliminer le système de double monnaie
Lors d’un de ses derniers discours l’an dernier, il a de nouveau lancé un appel à l’élimination urgente du système de double monnaie, un processus que plusieurs attendent dès la première année de la présidence de M. Diaz-Canel. La disparition de ce système est largement perçue comme étant essentielle à la croissance de l’économie cubaine. Cela comporte toutefois un risque d’inflation et les entreprises publiques pourraient avoir des problèmes quand leurs livres comptables deviendront finalement compréhensibles.

Ces entreprises affrontent une nouvelle concurrence depuis que M. Castro a permis au secteur privé d’investir dans des dizaines de domaines, de l’agriculture à la construction en passant par l’hébergement.

«Nous nous sommes relevés économiquement, affirme Yanelis Garcia, une femme de 44 ans, mère de trois enfants, qui a réussi à ouvrir une auberge et à lancer un service de taxi à Santa Clara, dans le centre du pays. J’ai toujours aimé l’idée d’avoir ma propre entreprise pour subvenir aux besoins de ma famille. C’est vraiment bien.»

Les Cubains remplissent chaque année des milliers d’avions à destination de Miami, de Panama et de Cancún, d’où ils rapportent des valises remplies de consoles Xbox et de vêtements griffés à l’intention du secteur privé et de la classe moyenne. Mais en août dernier, le gouvernement cubain a gelé les nouveaux permis octroyés pour des entreprises aussi populaires que les auberges et les restaurants, et plusieurs Cubains se demandent maintenant comment leur gouvernement les conduira jusqu’à la prospérité.

«Nous avons vu les réformes nécessaires et je pense qu’à l’avenir, il devra y en avoir encore plus, croit Norma Chiang, une comptable de 77 ans qui travaille pour le gouvernement. Le travail autonome doit être élargi, de petites entreprises comme les boulangeries et les kiosques d’alimentation peuvent être entre les mains des gens et non de l’État.»

Même si Raúl Castro était perçu comme un homme fort militaire, plusieurs Cubains estiment que la lenteur des réformes démontre à quel point il peut être compliqué de moderniser une économie soviétique contrôlée par des centaines de milliers de fonctionnaires dont les emplois seraient menacés par une transition vers un modèle différent — une difficulté à laquelle le successeur de M. Castro sera lui aussi confronté.

«Personne n’ose désobéir ouvertement à Raúl. Ils préfèrent ne rien faire en silence et cherchent comment se couvrir pour qu’on ne puisse pas leur reprocher de n’avoir rien fait», explique M. Padron.

Le prochain président de Cuba devra aussi trouver comment stimuler la croissance de l’économie tout en assurant la stabilité de la société et en protégeant les millions de Cubains dont la survie dépend de l’aide du gouvernement et d’une liste décroissante de produits de première nécessité qu’ils peuvent acheter avec des pesos cubains.

Les leaders cubains veulent absolument éviter la transition brutale au capitalisme qui a accompagné l’implosion de l’Union soviétique.

«Je ne peux pas manger, m’habiller et vivre avec 25$ par mois, déplore Adela Arpajon, une comptable de 54 ans qui travaille pour le Parti communiste. Soit je mange, soit j’achète des vêtements. C’est difficile, mais c’est comme ça.»

La crainte de problèmes est exacerbée par la dépendance économique croissante de Cuba envers les émigrés cubains et les exilés que le gouvernement communiste percevait auparavant comme une menace à sa survie.

La question de la diaspora
Dans le cadre de sa réforme de l’immigration, Raúl Castro a transformé la relation de Cuba avec sa diaspora en permettant aux Cubains de conserver leur droit de posséder une propriété et de recevoir des avantages sociaux, à condition de revenir dans l’île une fois aux deux ans. Cela a engendré l’émergence d’une nouvelle classe de Cubains qui gagnent de l’argent à l’étranger mais investissent au pays et sont responsables de millions, voire de milliards, de dollars en investissements de petite envergure depuis quelques années.

Plus de 20 000 émigrés cubains se sont «rapatriés» et ont récupéré leur droit à la propriété depuis l’entrée en vigueur de la réforme, selon les données officielles. Malgré tout, le flot de Cubains revenant vers l’île est noyé par le torrent de Cubains qui en sortent depuis que M. Castro a aboli le «permis de sortie» tant détesté.

«Je pense que les gens ne saisissent pas l’importance de cette migration circulaire, affirme Lisandro Perez, un expert de la diaspora cubaine à l’université new-yorkaise John Jay. «Ils [les Cubains] rapportent des choses, ils financent des restaurants privés. Ça change complètement la donne.»

Le successeur de M. Castro devra enfin gérer les liens délicats avec les exilés nantis, maintenant que la relation entre Cuba et les États-Unis a été mise à mal par l’arrivée de Donald Trump.

Reinaldo Taladrid, une personnalité bien connue de la télévision cubaine, croit que les tensions avec les États-Unis viendront freiner toute réforme envisagée par le prochain leader.

«Il y a une mentalité de siège, mais il y a aussi un instinct de conservation de soi qui n’a rien à voir avec la politique, analyse-t-il. C’est l’instinct humain de conservation de soi. Il y a l’État le plus puissant du monde, le gouvernement le plus puissant de l’histoire de l’humanité dont la politique officielle est un changement de régime à Cuba. Tant que ce sera vrai, le gouvernement de ce petit pays pauvre aura une mentalité de siège, et c’est logique.»

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