Getty «Un mur scarifie un territoire pour longtemps, en créant une distinction marquée et durable dans les esprits entre ceux que le mur protège et ceux que le mur refoule. L’impact sur l’identité des gens refoulés est important: on parle même de choc post-traumatique pour ceux qui sont au pied du mur», a souligné à Métro Élisabeth Vallet, directrice de recherche pour l’antenne québécoise du groupe Borders in Globalization, et directrice scientifique de la Chaire Raoul-Dandurand.

L’Europe compte aujourd’hui plus de murs qu’à l’époque de la guerre froide. Un peu partout sur la planète, la misère et le désespoir sont refoulés derrière des barbelés, que ce soit en Hongrie, aux États-Unis, en Arabie saoudite, en Israël ou en Inde. Métro a demandé à la chercheuse Élisabeth Vallet, professeure de géopolitique à l’UQAM, d’analyser l’impact et l’efficacité de ces nouvelles frontières, érigées dans une ère où le village global promettait de faire tomber toutes les barrières.

Le paradoxe d’une Europe qui s’emmure
À l’époque où l’accord de Schengen garantit la libre circulation des personnes dans l’Union européenne, jamais l’Europe n’a compté autant de barrières physiques. C’est une réalité qui reflète l’échec du rêve porté par l’Europe de laisser quiconque circuler librement sur son territoire, selon Élisabeth Vallet, directrice de recherche pour l’antenne québécoise du groupe Borders in Globalization, et directrice scientifique de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.

«Ces murs symbolisent l’abandon de l’idéal d’une Europe unie et solidaire, qui règle ses problèmes de manière concertée. Il s’agit d’un grand pas en arrière quant aux valeurs que l’Union européenne promettait d’inspirer au reste du monde, soit l’entraide, le partage et la liberté.»

Mme Vallet a également expliqué à Métro l’inefficacité des barrières physiques pour empêcher le passage des marchandises et des personnes.

«Dans les faits, les murs repoussent ceux qui veulent les franchir dans les bras de la criminalité. Face aux murs, des structures s’organisent pour permettre aux gens de contourner l’obstacle. Les migrants font alors appel à des réseaux de passeurs, qui monnayent le passage et qui sont prêts à mettre la vie des gens en jeu pour pouvoir franchir le mur.

«Les patrouilles effectuées en mer Méditerranée par des agences comme Frontex [NDLR: qui est chargée de surveiller les frontières européennes] pour intercepter les migrants créent des goulots d’étranglement. En restreignant les voies de circulation empruntées par les réfugiés, on pousse ces derniers à naviguer via des passages de plus en plus dangereux.»

Un mur entre deux civilisations
L’érection de murs pour refouler des réfugiés est-elle un phénomène nouveau? Selon Élisabeth Vallet, ce à quoi on assiste présentement en Europe ou aux États-Unis est inédit.

«Certains chercheurs disent qu’une grande muraille s’érige entre deux civilisations à l’heure actuelle: si c’est le cas, ce serait, à ma connaissance, une première dans l’Histoire récente. Et ce phénomène serait en voie de se réaliser à une époque où l’économie est plus interdépendante que jamais», fait remarquer Mme Vallet.

Les séparations physiques n’illustrent pas seulement une division politique, ajoute Mme Vallet. Elles incarnent également des divisions économiques.

«Les murs ont souvent traduit le déséquilibre économique entre ceux que le mur défend et ceux que le mur rejette. Il s’agit d’une séparation physique entre des classes sociales distinctes. Et celles-ci peuvent apparaître au sein même d’une nation, entre des régions ou des quartiers.»

«C’est mal comprendre le désespoir de ces réfugiés que de croire qu’un mur arrivera à les arrêter. Ils trouveront toujours un moyen de franchir l’obstacle.» – Élisabeth Vallet, directrice de recherche pour l’antenne québécoise du groupe Borders in Globalization, rappelant que les réfugiés syriens qui fuient la guerre sont beaucoup plus proches de l’Occicent, socio-économiquement parlant, que ne l’étaient les boat people asiatiques

Une Amérique friande de murs
Le candidat à l’investiture républicaine Scott Walker a évoqué il y a quelques semaines son souhait d’ériger un mur le long de la frontière partagée par le Canada et les États-Unis s’il est élu président. Le favori de la course, Donald Trump, pour sa part, répète à qui veut bien l’entendre qu’il barricadera chacun des 3200km qui séparent son pays du Mexique. Autant de projets qui doivent être pris au sérieux, selon Élisabeth Vallet.

«Les États-Unis et le monde sont entrés, depuis le 11 septembre 2001, dans une logique de repli, et cette logique, une fois qu’elle est enclenchée, rend extrêmement difficile le retour à un esprit d’ouverture. Tout le monde riait lorsqu’un élu a proposé pour la première fois d’électrifier la frontière américano-mexicaine: aujourd’hui, c’est pourtant un projet qui est envisagé avec sérieux. Les douanes entre les États-Unis et le Canada n’ont fait que se durcir depuis les attentats du World Trade Center, par ailleurs.

«En outre, il est ardu de déconstruire un mur une fois qu’il est construit, parce qu’un mur résulte presque toujours d’une instrumentalisation politique. Les gouvernements désignent un bouc émissaire et le refoulent au pied d’un mur pour donner l’impression qu’ils agissent. Et il est beaucoup plus facile de vendre la sécurité que la paix à l’heure actuelle…»

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