Archives Métro Prise en mars 2013, cette photo montre une Syrienne blessée par un bombardement du régime de Bachar el-Assad. Depuis le début de la guerre, au moins 300 000 Syriens sont morts.

Après cinq ans de conflit, la Syrie n’est plus que l’ombre de ce qu’elle a déjà été. Le pays a régressé de 23 rangs dans l’indice de développement humain des Nations unies; plus de la moitié de sa population est désormais en exil; les joyaux architecturaux qui faisaient jadis sa fierté sont pour la plupart en ruines, et la guerre a fauché au bas mot 300 000 personnes. Sans compter les 3,7 millions d’enfants syriens nés depuis le début de la révolution, qui ont fait leurs premiers pas sous les bombes ou dans la boue des camps de réfugiés.

Elias Sadkni a grandi, étudié et vécu à Alep, autrefois une ville florissante où, explique-t-il, il était possible de «sortir à 4 h du matin pour aller prendre un verre entre amis». «Tout est différent désormais», a raconté Elias à Métro, la semaine dernière, lors d’un passage à Montréal.

«La vie des Aleppins est suspendue, dit celui qui, en juin encore, visitait le théâtre aujourd’hui ravagé de son enfance. La lueur qui animait les gens et la ville est éteinte. Alep ne fait plus que survivre».

Où qu’on cherche en Syrie après cinq ans de conflit, impossible de trouver une famille laissée intacte par la guerre, selon Elias. Chacune a un proche en exil, en prison ou dans la tombe.

«Les liens familiaux sont brisés. Et je pense qu’ils le sont pour de bon», déplore-t-il en précisant qu’en raison du manque d’eau – Alep, qui était bombardée par les avions russes, encerclée par l’armée du régime et convoitée par une myriade de groupes radicaux avant le récent cessez-le-feu, en a été privée pendant 48 jours consécutifs au début de l’année –, de nourriture, d’électricité et d’essence, il est impossible de «préparer un bon repas pour célébrer comme autrefois».

«Les Syriens payent deux fois le prix de cette guerre. D’abord sous les bombes dans leur pays, puis dans leur fuite, alors que les pays se compétitionnent pour les rejeter.» -Elias Sadkni, fondateur de l’organisme House of Peace et collaborateur avec Développement et paix

La peur hante désormais le quotidien partout dans le pays. Elias raconte toutefois que le traumatisme laissé par la guerre ne sera ressenti qu’une fois le conflit terminé.  «Nous nous sommes habitués aux bombes, aux menaces et même à la mort, soupire-t-il. Nous sommes trop occupés à trouver de l’eau et de la nourriture, jour après jour, pour penser à la peur.»

Savent-ils, en Syrie, que l’Europe des droits de l’Homme ferme promptement ses frontières devant l’arrivée de milliers de réfugiés fuyant la guerre? «Oui, nous voyons tous les jours l’indifférence du monde face à notre misère. Nous savons qu’il refuse de prendre une quelconque responsabilité pour notre souffrance. C’est une honte qu’au XXIe siècle l’humanité n’ait rien appris des guerres du passé», dénonce Elias, qui salue toutefois ceux et celles qui tendent une main charitable au peuple syrien.

Elias Sadkni

Elias Sadkni

«Tous ceux qui offrent une bouteille d’eau aux déplacés ou qui les accueillent dans les gares à leur arrivée donnent à l’humanité son meilleur visage», dit-il.

La vague de solidarité qui a spontanément déferlé sur la planète au lendemain des attentats de Paris a laissé un goût amer à Elias. «Nous nous attendons à une réaction semblable devant un geste aussi dément. Mais j’aurais aimé voir autant de drapeaux syriens que de drapeaux tricolores français être brandis devant nos souffrances. En Syrie, ça fait près de 2 000 jours consécutifs que nous vivons des tragédies semblables à celles du 13 novembre.» Sans que le monde s’émeuve outre mesure que son pays soit devenu la terre d’accueil des djihadistes de la planète…

Elias confie que personne, il y a cinq ans, n’avait prévu qu’une guerre aussi longue et fastidieuse puisse déchirer la Syrie. Il se désole qu’aujourd’hui, ceux qui constituent l’avenir de son pays, soit les millions de citoyens éduqués qui ont pris le large pour offrir un peu d’espoir à leurs enfants, soient en exil.

«Chaque fois que j’entends que quelqu’un a quitté le pays, je me dis que ce sont 25 ans d’efforts pour former des gens capables de contribuer au développement de la Syrie qui disparaissent peut-être à jamais. L’espoir s’évanouit un peu plus à chaque nouveau départ.»

Est-il optimiste devant les énièmes négociations de paix qui se mettent en branle cette semaine à Genève? «Nous n’avons pas le choix d’y croire, dit Elias. Sans ça, que nous resterait-il? Nous devons avoir espoir en l’espoir. C’est tout ce qui nous reste, nous les Syriens.»

La guerre en cinq dates

  • 15 mars 2011 – Les débuts
    Des manifestations ont lieu à Alep et à Damas à l’occasion du «jour de rage». Le régime ouvre le feu sur la foule pour la première fois.
  • 20 juin 2013 – «Catastrophe humanitaire»
    L’ONU qualifie la crise syrienne de «plus grande catastrophe humanitaire» depuis la guerre froide.
  • 21 août 2013 – La Ghouta
    Un bombardement au gaz sarin tue des centaines de civils – dont des dizaines d’enfants – dans la Ghouta, en banlieue de Damas.
  • 13 janvier 2014 – État islamique s’implante à Raqqa
    État islamique prend le contrôle complet de la ville de Raqqa et fait de la cité son quartier général.
  • 27 février 2016 – La trêve
    Un cessez-le-feu entre en vigueur, laissant entrevoir un espoir de paix. Des négociations ont repris hier, à Genève.

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