John Locher/Associated Press Donald Trump, dans la nuit de mardi à mercredi, lors de son discours de victoire

Depuis quelques années, l’occasion m’a souvent été donnée d’en découdre avec certains intellectuels québécois et étrangers sur la question suivante: les «élites» méprisent-elles la souveraineté populaire? En d’autres termes, les institutions, par exemple judiciaires, souffrent-elle d’illégitimité? La voix du «peuple», comme on le désigne souvent avec dédain, trouve-t-elle encore écho dans nos régimes démocratiques?

Ces débats amènent mes collègues à plaider quasi-systématiquement la même chose: le peuple en a marre, des élites. De ses discours prétendument branchés, droit-de-l’hommiste, multiculturels et politiquement corrects.

Ce à quoi je réponds, aidé d’un regard hagard, de la manière suivante: mais qui est le peuple, au fait? Et qui sont ces supposées élites? Je me rappelle toujours, dans ces moments précis, le super slogan de Mario Dumont, alors chef de l’Action démocratique du Québec: «nous, on défend les intérêts du vrai monde!» Ah bon. Et le faux monde, lui? On s’en fiche? Passons.

La grande majorité des analystes semble d’accord avec le postulat voulant que la victoire de Trump soit, en fait, une défaite de l’establishment. Un majestueux doigt d’honneur destiné aux élites, apparente gracieuseté du peuple.

Au Québec, l’ineffable François Legault s’est évidemment empressé de récupérer l’affaire: «Il y a une certaine élite au Québec qui doit se remettre en question aujourd’hui». On aura compris, bien sûr, que malgré son passé de président d’une grande compagnie aérienne, de millionnaire assumé et de chef d’un parti politique, Legault s’auto-exclut de cette même élite. La raison? «Parce que je pratique le franc-parler», de répondre François-la-plèbe. Comme Trump, finalement.

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Existe-t-il des disparités économiques, des inégalités sociales? Une fraction entre certaines classes sociales? Bien entendu. Mais tel n’est pas le point. C’est plutôt qu’on assiste présentement à une recrudescence de démagogues qui jouent, sans honte aucune, la carte du bon peuple souhaitant renverser l’élite. Comme si eux-mêmes ne faisaient pas réellement partie de cette dernière frange. Comme s’il n’était ici question de leurs intérêts propres. Vous en connaissez, vous, des milliardaires rejetés par l’élite? Le pire, bien sûr, est que la recette est dorénavant éprouvée. La récente victoire du candidat républicain, bien que forte en café, le confirme.

Parfaitement ironique, cela dit. Trump est quasi-né milliardaire. Un gosse de riche qui, malgré un talent indéniable pour les faillites est devenu, ou est demeuré, l’un des plus fortunés à l’échelle planétaire. Se vantant, en plein débat présidentiel, de ne pas payer d’impôts fédéraux. «That makes me smart», ajoutant ainsi l’insulte à l’injure. Un historique, long comme le bras, d’employés remerciés injustement, de partenaires d’affaires floués. De re-faillites. Amitié de complaisance avec tous les dirigeants et puissants de la planète, les moins recommandables au premier chef.

Les rênes du pouvoir en mains, il refusera prochainement de se délester de quelconques volets de ses business, ouvrant ainsi la porte à une multitude de conflits d’intérêts réels ou appréhendés. Difficile de voir comment tout ceci se concilie avec les intérêts du «vrai monde».

La défaite de l’establishment, donc? Pense pas, non. Sa victoire, plutôt.

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