Adrian Wyld/La Presse canadienne Richard Wagner

Le gouvernement Trudeau, on le sait, craint les controverses comme la peste. Quitte, on le sait aussi, à plaider une chose et son contraire. Par exemple saluer le Jour de la Terre et vanter quasi simultanément l’exploitation des sables bitumineux. Ou se réjouir de la décision du Nebraska de donner suite à son projet de pipeline. Ou se faire le porte-étendard de la paix dans le monde tout en refusant d’annuler un contrat de vente de blindés à l’Arabie saoudite. Ou encore présenter les affaires autochtones comme un enjeu par excellence mais refuser toute mesure concrète, à l’exception d’un peu de fric.

Bref, il s’agit de surfer sur les symboles et de miser sur les relations publiques afin de masquer les contradictions les plus patentes. D’éviter les conflits et de souffler simultanément le chaud et le froid. Un peu à la manière de Paul Martin à l’époque, on fait donc croire à tout le monde qu’il est, nul doute, la «première priorité».

Ainsi, quand s’est posée la question de savoir qui serait nommé à titre de prochain juge en chef de la Cour suprême, je suis devenu, à l’instar de plusieurs, quelque peu nerveux. Parce que même s’il existe une règle bien établie d’alternance entre francophones et anglophones à ce poste prestigieux, je me doutais bien que des pressions, assurément puissantes, seraient exercées sur le premier ministre et sur son entourage afin d’y déroger. Par malice antifrancophone, antiquébécoise? Non. Pas nécessairement, du moins. Plutôt pour favoriser une candidature d’exception, celle de la juge Rosalie Abella.

Cette dame, disons-le, a tout ce qu’il faut pour plaire. Première femme de confession juive à siéger à la Cour suprême, elle a pris des décisions résolument progressistes qui ont eu pour effet de brasser la cage. Défense des gens vulnérables, des minorités, des causes environnementales (tiens, tiens) et du fait français : il s’agit d’une juge clairement de gauche au sein d’une institution qui ne peut pas se targuer de l’être très souvent. Autre chose : nommée par Paul Martin, elle est titulaire de 37 diplômes ou mentions honorifiques (!) et parle un français tout à fait convenable. En cette ère de débat acrimonieux sur la pertinence d’exiger ou non le bilinguisme chez les plus hauts magistrats, ceci, en plus de tout le reste, en aurait fait une juge en chef de choix. Surtout qu’il s’agissait probablement pour elle de sa dernière chance d’être nommée, son mandat expirant en 2021.

Son «adversaire», Richard Wagner, sans avoir un profil du même ordre, présente néanmoins certains traits intéressants. Sa promotion éludera les accusations potentielles de partisanerie, puisqu’il a été nommé juge par les conservateurs. Il s’agit aussi de quelqu’un qui, de par ses positions, est davantage rassembleur que Mme Abella, qualité névralgique pour un juge en chef. Juriste respecté et modéré, il constitue une meilleure garantie de continuité de l’héritage de la juge Beverley McLachlin: rigoureux, posé et équilibré.

Reconnaissons l’avantage marqué d’une telle nomination pour le gouvernement Trudeau: moins de risques – c’est un euphémisme – de voir ses politiques et ses lois invalidées par la Cour suprême, qui aurait sans aucun doute été plus progressiste, donc activiste, sous la gouverne de Mme Abella.

Ajoutons à ceci le risque, majeur, de s’aliéner à la fois le Québec et la francophonie canadienne, ceux-ci tenant, à juste titre d’ailleurs, au respect du principe d’alternance.

Nomination calculée et intéressée, donc, et évitant les écueils de la controverse. Comme d’hab.

@F_Berard

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