Chandan Khanna / AFP Le patron de Facebook, Mark Zuckerberg

Une petite question comme ça: vous est-il déjà arrivé de dire: «Je ne comprends pas comment [candidat X ou parti Z] recueille autant de votes, je ne vois que des articles négatifs à son sujet sur Facebook»?

Oui? Bienvenue dans la «bulle Facebook»!

Nombre de commentateurs dénoncent depuis quelque temps l’effet de bulle que peut avoir le fil de nouvelles Facebook. En somme, ça marche comme suit.

Facebook traque tout ce que nous faisons sur le site (et même parfois sur d’autres sites). Au fur et à mesure que nous aimons, partageons et commentons des articles, les algorithmes de Facebook créent un modèle de nos préférences. Conséquemment, Facebook essaie de nous montrer du contenu que nous voulons voir.

Donc, si on aime le snowboard, on s’abonne à des pages de snowboard et on partage des articles de snowboard, on peut s’attendre à voir plus d’articles de snowboard sur notre fil d’actualités que quelqu’un qui déteste ce sport. Jusque là, rien de controversé.

Le hic, c’est que Facebook est devenu une source d’information prisée par les internautes. Et ce qui vaut pour le snowboard vaut aussi pour les opinions politiques.

Par exemple, quelqu’un qui est farouchement opposé à Hillary Clinton, qui s’abonne à des pages anti-Clinton et qui partage des articles anti-Clinton se retrouvera assez vite avec un fil de nouvelles composé entièrement de nouvelles anti-Clinton.

C’est ça, en gros, la bulle Facebook. À mesure qu’on utilise Facebook pour s’informer, on se construit tranquillement une bulle autour de soi, où seules les informations qui conviennent à notre point de vue peuvent entrer.

Le phénomène est réel. Voulez-vous le voir en action?

Le quotidien Wall Street Journal a mis au point une démonstration interactive assez éloquente de l’effet de la bulle Facebook. En cliquant sur un sujet dans leur outil Blue Feed, Red Feed («Fil d’actualités bleu, Fil d’actualités rouge», pour les deux couleurs représentant les deux partis américains majeurs) on peut voir d’un coup d’oeil les nouvelles du jour, comme elles apparaissent dans un fil de nouvelles d’une personne qui s’abonne aux pages un peu plus de gauche, et d’une autre qui penche un peu plus vers la droite.

On se rend compte assez rapidement que les mêmes nouvelles sont présentées de deux façons complètement opposées. Voici une nouvelle relayée par un fil de nouvelles penchant pour les démocrates:

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«Le dirigeant de Wikileaks [Julian Assange] attaque Hillary Clinton et y va d’allégations non fondées à son égard», peut-on lire.

Voici la même nouvelle du côté d’un fil de nouvelles sympathique aux républicains:

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«Julian Assange de Wikileaks vient de trouver un très gros mensonge dans les notes du FBI à l’égard de Hillary Clinton», affirme-t-on.

Vous comprenez que deux personnes qui se retrouvent dans deux bulles opposées recevront deux versions totalement différentes de l’actualité.

Facebook a souvent nié l’existence de la bulle. Une étude menée par Facebook (ahem) et publiée dans la revue Science a déterminé que l’algorithme du fil de nouvelles cachait seulement entre 5% et 8% des nouvelles qui vont à l’encontre de notre opinion. Plusieurs chercheurs ont vite fait de démolir l’étude, mentionnant entre autres que l’échantillon n’était pas sélectionné au hasard, et que les conclusions n’étaient pas si claires que ça.

Une vaste étude menée en 2015 par des chercheurs de l’université de l’Indiana, portant sur 100 millions de clics et 1,3 milliards de publications sur les réseaux sociaux, avait à tout le moins déterminé que la bulle existe. Les chercheurs affirmaient qu’il fallait mener d’autres études pour voir si la bulle favorisait la désinformation, même s’ils semblaient croire que oui.

Eh bien, pour souligner le 10e anniversaire du fil d’actualités Facebook, le créateur du site, Mark Zuckerberg, a répondu aux critiques sur sa page personnelle mardi.

Après avoir déclaré que le fil d’actualités Facebook a changé le monde (ça, c’est vrai), M. Zuckerberg explique que Facebook est «une des plateformes médiatiques les plus diverses de l’histoire».

«Avant l’internet, la plupart des gens obtenaient leur information d’une poignée de journaux, de chaînes de télévision et de stations de radio. Les différents médias prenaient des décisions éditoriales différentes et il était facile pour le consommateur de choisir un média qui lui convenait et d’y adhérer», écrit-il.

Il explique ensuite que, sur Facebook, les utilisateurs ont accès à plus de sources d’information et de points de vue différents qu’à tout moment dans l’histoire. Puis, il aborde le sujet de la bulle Facebook du bout des lèvres:

«Ce n’est pas un système parfait. Des recherches démontrent que nous possédons tous des biais psychologiques qui nous poussent à ignorer l’information qui ne convient pas à nos préjugés. C’est dans la nature humaine de vouloir s’entourer de gens qui pensent comme nous. Mais même si la majeure partie de nos amis ont des opinions similaires aux nôtres, le fil de nouvelles Facebook nous donne accès à plus de sources d’information que nous n’avions auparavant», croit-il.

Justement, M. Zuckerberg. Vous avez parfaitement raison.

Facebook nous donne accès à plusieurs sources d’information, mais une bonne proportion de celles-ci sont de qualité douteuse, voire médiocre. Et, vu qu’il y en a autant, on peut « magasiner » le média qu’on veut!

Facebook nous donne accès à une myriade de sources d’information. Plusieurs sont abominables en termes de qualité journalistique. Jusqu’à il y a à peine une décennie, il fallait posséder une importante infrastructure pour atteindre un large auditoire: gérer un journal ou une station de télévision ou de radio, ça coûte cher et ça nécessite énormément de travail.

Maintenant, il suffit de créer une page Facebook et de s’assurer d’avoir un bon taux d’engagement. N’importe qui peut balancer des informations sur la toile, peu importe si celles-ci sont vraies, peu importe si elles sont dommageables pour la société.

Donc, oui, Facebook nous donne accès à plusieurs sources d’information, mais une bonne proportion de celles-ci sont de qualité douteuse, voire médiocre. Et, vu qu’il y en a autant, on peut «magasiner» le média qu’on veut! Vous ne voulez plus jamais entendre parler de l’importance d’un système de santé publique et gratuit? Pas de problème! Il y a plusieurs pages Facebook auxquelles vous pouvez vous abonner. Vous pouvez en plus bloquer toutes celles qui contredisent votre opinion! Rien ne viendra vous déranger. La bulle est confortable, non?

Qu’est-ce que ça veut dire?
M. Zuckerberg a raison de dire que les individus contrôlent eux-mêmes ce qu’ils voient sur leur fil d’actualités. Nous voyons aussi ce que partagent nos amis. Mais, justement, le fil d’actualités remplace les «décisions éditoriales» autrefois prises par des gens (pour la plupart) compétents, professionnels et dévoués à leur travail.

Les journaux et les bulletins de nouvelles ne sont pas assemblés pêle-mêle. On tente de présenter l’information pertinente d’une manière logique, triée selon l’importance de la nouvelle. Nos informations sont vérifiées par des journalistes. Plusieurs critiques très justifiées ont été formulées à l’endroit des médias et de leur supposée neutralité. Mais, à tout le moins, on peut dire que la fierté professionnelle et corporative les empêche de mentir éhontément.

Votre fil de nouvelles, lui, est géré par vos préférences, vos amis et les algorithmes de Facebook et non par des professionnels de l’information. Il est totalement différent de ceux de personnes qui ne partagent pas vos points de vue. Et il est peuplé de sources d’information parfois douteuses qui cherchent à épaissir les parois de votre bulle.

Et voilà, selon l’inspecteur, le danger. Sur quelles bases doivent maintenant avoir lieu les débats publics? Si nous nous isolons tous dans une bulle, où la seule information qui filtre ne fait que nous confirmer ce que nous savions déjà, comment un vrai débat peut-il avoir lieu? On ne se parle pas, on ne fait que se crier après, chacun dans sa chambre close. Est-ce vraiment un débat?

L’éditeur du Washington Post, Martin Baron, a d’ailleurs évoqué ce problème lors d’un discours en mai:

«Fût un temps, il n’y a pas si longtemps, où nous débattions sur l’interprétation des faits. Nous avions des analyses différentes. Nous trouvions des solutions différentes. Mais, fondamentalement, nous étions d’accord sur les faits de base.

Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, beaucoup de gens se sentent comme s’ils ont droit à leur propre version des faits, quand, en fait, ce sont des mensonges.»

Oubliez les monstres d’Hollywood (et de Netflix); c’est ce genre de chose qui empêche l’inspecteur viral de dormir la nuit.

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