THE CANADIAN PRESS

Le 23 septembre dernier, la police d’Ottawa confirmait l’identité de la femme qui gisait, inerte, dans la rivière Rideau; il s’agissait d’Annie Pootoogook, artiste inuk de Cape Dorset, au Nunavut. Alors que la communauté artistique, inuk et autochtone, était en deuil, les réactions immondes ne cessaient de s’additionner sur les réseaux sociaux. De son vivant, et même après sa mort, la grande femme qu’était Annie était réduite à une poignée de stéréotypes.

Dans un sondage rendu public récemment, l’Institut Angus Reid nous apprend que «41% des Canadiens veulent la fin des avantages accordés aux Autochtones». Ce pourcentage pour les provinces des Prairies dépasse parfois 60%. Ces chiffres sont inquiétants, non seulement parce qu’ils témoignent d’une incompréhension majeure de l’histoire du Canada et de la Loi sur les Indiens, mais aussi parce qu’ils démontrent que le néo-colonialisme est encore bien vivant partout au pays.

Après avoir lu les énormités dites au sujet d’Annie Pootoogook, de tels résultats de sondage ne m’étonnent pas. Tout au long de la carrière d’Annie, des stéréotypes ont été placardés sur son travail, même quand elle avait le courage de dénoncer les abus qu’elle avait vécus, à travers son art. Tout comme Norval Morrisseau, on lui a profondément manqué de respect. Même si elle était récipiendaire du prestigieux prix Sobey, certaines personnes ont profité de son désespoir lorsqu’elle vendait ses œuvres dans les rues d’Ottawa à un prix modique. L’humble femme qu’était Annie mérite qu’on tire des leçons de son parcours, mais aussi qu’on célèbre son travail et sa vision du féminisme.

À seulement 47 ans s’est éteinte une femme qui a révolutionné l’art inuk. Annie dessinait le quotidien de sa communauté, ses joies et ses malheurs, mais elle célébrait aussi sa féminité et une sexualité décomplexée. Dans certaines de ses œuvres, on voyait la femme inuk nue, mais surtout fière. Au Canada, les femmes autochtones et inuites sont 3,5 fois plus à risque de se faire violer ou assassiner que les femmes issues des autres ethnies. C’est pourquoi le travail d’Annie est un legs si important pour nous: il est crucial d’apprendre aux jeunes femmes autochtones et inuk que leur sexualité leur appartient et que celle-ci peut être saine.

À l’heure où nos communautés doivent mener d’importantes luttes pour la reconnaissance de nos droits, mes sœurs doivent apprendre à aimer leur corps, leur identité, et à s’aimer dans leurs différences. Lorsque je donne des ateliers de sensibilisation en milieu allochtone, des commentaires reviennent fréquemment: on salue la force et la résilience de nos mères, de nos tantes, de nos sœurs et de nos grands-mères. Je réponds que c’est ce qu’on fait de mieux: survivre. Survivre, certes, mais j’ai hâte au jour où on commencera à vivre. La guérison de nos Nations sera possible lorsque nous guérirons individuellement.

Annie et moi caressons un rêve commun: voir adveir un monde où les femmes de nos communautés sont libérées physiquement, psychologiquement et sexuellement. Je ne la remercierai jamais assez pour son travail, car celui-ci m’a aidée à me réconcilier avec le fait d’être Crie, d’être une survivante d’agression sexuelle, mais surtout avec le fait d’être une femme.

Nakurmiik, Annie.

Note: Sedna est une déesse de la mythologie inuite. Elle a le pouvoir de déchaîner et de calmer la mer. Les hommes, pour l’apaiser, doivent apprendre à respecter les femmes, selon la légende.

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