On a beaucoup parlé «langue» ces jours-ci. Dans les médias, on a parlé d’«échec de la francisation» à la suite du rapport récent de la vérificatrice générale du Québec et du «recul du français au travail» révélé par les dernières données de Statistique Canada. Ces formulations sont tendancieuses. Elles peuvent même dans certains cas provoquer des dérives identitaires comme la proposition du chef de la CAQ François Legault (Le Devoir du 25 novembre) de réduire l’immigration et de miser sur la hausse de la natalité pour préserver l’identité québécoise.

Deux publications ont particulièrement retenu l’attention des médias. Le premier document est le rapport de la vérificatrice générale sur la francisation des immigrants présenté le 23 novembre dernier. Deux constats méritent d’être retenus: d’une part, seulement le tiers des immigrants qui ne connaissant pas le français à l’arrivée ont suivi des cours de français et, d’autre part, la vaste majorité de ceux qui ont suivi les cours n’ont pas atteint le seuil d’autonomie langagière. Peut-on pour autant parler d’échec de la francisation des immigrants au Québec? Ne faudrait-il pas plutôt parler d’échec des programmes de francisation?

Le rapport de la vérificatrice générale fournit d’autres indications qui permettent de relativiser et de nuancer l’ampleur de la situation. Par exemple, le suivi d’une cohorte (les immigrants arrivés au Québec en 2013) est très instructif en ce qu’il permet de cibler les personnes éligibles pour les cours de francisation. Des 51976 immigrants de cette cohorte, il faut retrancher les moins de 16 ans, qui ne sont pas visés par les cours, et ceux qui connaissent déjà le français. Il reste ainsi 14955 personnes éligibles, ce qui représente 29% de l’ensemble de la cohorte. On constate donc que plus de 70% des immigrants ne sont pas visés par ce constat d’échec des programmes.

Par ailleurs, la francisation va bien au-delà de la performance des programmes. Elle se situe dans le cadre plus global de la politique de francisation québécoise. Cette politique est consignée dans l’«Énoncé de politique d’immigration et d’intégration» adoptée en 1990. L’objectif de la politique est de promouvoir le français comme langue commune de la vie publique. Si l’on veut faire le suivi de cette politique, il faut avoir recours à des indicateurs de la langue publique commune et non comme on le fait trop souvent à la langue maternelle ou la langue parlée à la maison.

C’est dans ce contexte qu’il faut situer les dernières données fournies par Statistique Canada sur la langue de travail. On a surtout retenu de cette publication le fait que le français au travail a subi un recul de 2,7 points en dix ans. Cette diminution est due à l’augmentation de l’utilisation du français et de l’anglais au travail (bilinguisme). On peut faire l’hypothèse que cette évolution n’est pas reliée à l’immigration, mais plutôt aux transformations importantes du marché de travail liées à la mondialisation et son effet sur l’utilisation de l’anglais comme langue des échanges économiques.

Petite parenthèse: sans entrer dans le détail, l’idée de recul est basée sur un très petit chiffre. On parle de 2,7 points en 10 ans. Or, d’un recensement à l’autre, il se peut qu’une même personne évalue différemment le temps de travail passé en français ou en anglais. La question suggère quatre réponses possibles: occasionnellement (moins de 50%); régulièrement (50-89%); généralement (90-99%); et exclusivement (100%). Les réponses à ce genre de questions (e.g. estimation du temps) revêtent un caractère subjectif et sont très fluides dans le temps. Il faut donc être très prudent dans l’interprétation des différences sur 10 ans.

Outre la langue de travail, une autre dimension importante de la langue publique concerne l’éducation. Deux rapports récents de l’OQLF (2017) ont révélé que l’utilisation du français à l’école a atteint 90% en 2015 (niveaux prématernel, primaire et secondaire combinés). L’évolution a été particulièrement frappante sur l’Île de Montréal où l’utilisation du français dans les écoles a augmenté de 64% en 1971 à 80% en 2015.

Bref, on ne peut pas parler de l’échec de la francisation au Québec. Par contre, le constat d’échec des programmes de francisation demeure inquiétant et appelle une révision radicale de l’approche actuelle. Selon le rapport de la vérificatrice générale, cet échec des programmes est dû entre autres à l’insuffisance de l’offre de cours, la complexité du mode d’inscription et le calendrier pas toujours adapté. Il y a là des pistes d’action qui méritent une attention immédiate.

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