Que faut-il penser de la qualité du tissu social quand on en est rendus à blâmer les moins nantis d’être la source de nos misères? Depuis quelques jours, on casse du sucre sur le dos d’une fonctionnaire qui a eu le malheur d’étaler son bonheur en envoyant une lettre d’adieu à ses collègues, détaillant ce qu’elle ferait de sa préretraite. «Pour débuter ma préretraite, je vais […] profiter pleinement du ski de printemps. […] En décembre prochain, j’irai voir ma fille qui étudiera à Strasbourg […], et j’en profiterai pour visiter les marchés de Noël de la région», raconte la dame que le Journal de Montréal a surnommée Madame Bonheur.

L’article du Journal de Montréal relate le «malaise» suscité dans la fonction publique par la lettre de départ de cette fonctionnaire. De quoi est-elle coupable? D’avoir accumulé 200 journées de maladie et de vacances pour pouvoir profiter de 13 mois de congés payés. À quoi cela correspond? Quel est le salaire de la fonctionnaire en question? Combien d’années de services cumule-t-elle pour avoir accumulé autant de congés ? De combien de ces congés s’est-elle privé? À combien de congés de maladie et de vacances par année la fonctionnaire a-t-elle droit? Le texte – accompagné d’une infographie illustrant c’est quoi «faire du ski» et «un marché de Noël à Strasbourg» – ne fait que présumer, comme s’il s’agissait d’une évidence, qu’elle en a trop.

En entrevue à Salut! Bonjour ce matin, la porte-parole du Syndicat de la fonction publique du Québec Lucie Martineau nous apprenait que cette ancienne chef d’équipe au service de recouvrement de Revenu Québec cumulait 35 ans de loyaux services. Elle disposait probablement de trente* jours de congés de maladie par années, négociés en vertu d’une rétribution moyenne de 40 000$, qui n’est pas la mer à boire. Je me souviens, au secondaire, de professeurs qui prenaient leurs congés de maladie en fin d’année scolaire pour éviter de les perdre. Si l’entente conclue entre le gouvernement et le syndicat de madame lui permettait d’accumuler ses congés, c’est son droit le plus strict de s’en prévaloir après 35 années de service. Ce n’est pas parce que ça frappe l’imaginaire qu’on est en train de vous voler ou de vous priver de quelque chose.

Maintenant, vous vous dites peut-être, «heille, j’ai pas ça, moi, 40 000$ par année, des congés de maladie pis toute». Vous enviez Madame Bonheur d’avoir passé les 35 dernières années dans les bureaux à cloison gris de Revenu Québec? Vous êtes prêts à blâmer une simple fonctionnaire pour vos malheurs? À 40 000$ par année, Madame Bonheur est loin d’être parmi les plus nantis du Québec. «On ne parle pas ici du patron d’une société d’État, d’un sous-fifre en titre ou d’un gratiné de Montréal. Mais d’une fonctionnaire à peu près comme les autres. Une «chef d’équipe», soit le niveau le plus bas de la hiérarchie. C’est quasiment le ras du sol, le linoléum», nous précise le chroniqueur Michel Hébert, comme s’il s’agissait d’un argument de plus pour en vouloir à Madame Bonheur. En fait, ce que l’on reproche à Madame Bonheur, c’est d’être pauvre, mais pas assez pauvre, compte tenu de l’austérité.

Si on était de mauvaise foi, on croirait à un complot visant à retourner la classe moyenne contre les plus démunis pour lui faire oublier que la réelle source de ses malheurs se trouve chez les mieux nantis. Je me demande combien de congés de maladie Thierry Vandal avait accumulé avant de quitter Hydro-Québec. Je me demande, aussi, quelle proportion du salaire de Madame Bonheur a été payé par «mes impôts», et quelle fut la «juste part» des grandes entreprises.

 

*Mise-à-jour: Un représentant du Syndicat de la fonction publique m’a écrit pour apporter une précision aux trente jours de congé. Je la recopie ici: «Je me permets cependant d’apporter une précision. Vous écrivez : « Elle disposait probablement de trente jours de congé de maladie par années ». Le chiffre exact n’est pas trente, mais 12. En effet, les fonctionnaires de la fonction publique disposent d’un maximum de 12 journées de congé de maladie par année. Les congés qui ne sont pas pris peuvent être cumulés tout au long de la carrière.»

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