Yves Provencher/Métro Éve Lamont

Le Commerce du sexe, documentaire d’Ève Lamont qui prend l’affiche aujourd’hui, est un document important. Bien qu’il ne révèle pas tant de choses qu’on ne connaissait pas déjà, il a l’intérêt de mettre bout à bout toutes ces horreurs qui font partie de la réalité du commerce du sexe, en exposant froidement l’esprit de domination qui habite ceux à qui profite cette industrie de 20 milliards de dollars.

Il le fait de façon beaucoup plus efficace que le précédant film de la réalisatrice, L’Imposture (2010), qui avait, entre autres, le fâcheux défaut de sa prise de position abolitionniste. L’une des intervenantes principales de ce film, Rose Dufour, y tenait un discours moralisateur si irritant qu’il ne pouvait que stimuler la curiosité du spectateur désireux d’entendre cet autre discours plus émancipateur. Ce discours, voulant que la prostitution soit un métier comme un autre, qu’Ève Lamont souhaitait justement dénoncer comme une imposture.

Cela laissait le champ libre à ce que, deux ans plus tard, ce discours soit mis sur pellicule par Jean-Claude Lord dans le film Les Criminelles, qui donnait la voix à des prostituées pro-choix, si on veut. Celles qui exercent ou ont exercé ce métier y expliquaient comment il pouvait s’agir d’une entreprise émancipatrice pour la femme et surtout, comment la criminalisation de la prostitution nuisait d’abord aux femmes. Ce film avait pour sa part le défaut d’avoir été réalisé par quelqu’un dont la feuille de route ne se distinguait pas par son penchant pour le féminisme et qu’on pouvait difficilement s’imaginer autrement que comme un client souhaitant se déculpabiliser, que ce soit le cas ou non.

Le Commerce du sexe, lui, parvient à ses fins : nous révolter contre cette industrie qui considère que «10 pipes de 15 minutes sur un shift de 16 heures, c’est pas des grosses journées», que la condition de pute vous disqualifie de l’espèce humaine, cette industrie qui a permis à ce grand talent de se payer une «carrière hip hop». La qualité de la recherche est à souligner, de même que l’habileté par laquelle Ève Lamont est parvenue à obtenir – on se demande comment – les témoignages de clients, de proxénètes, de propriétaires de salons de massage et de bars de danseuses. Et cette fois, que des femmes affirment qu’elles exercent ce métier de manière volontaire et affranchie ne changera rien au fait qu’une majorité de femmes soit exploitée. Force est de reconnaître qu’il y a un problème, et que l’ampleur de celui-ci appelle des mesures législatives. Mais lesquelles?

C’est là qu’un faux dilemme nous est toujours proposé. Pour faire tomber cette industrie, on souhaite criminaliser la prostitution, jugée inacceptable dans son ensemble, aux dépens de la sécurité d’une proportion – même si on dit qu’elle est minime – de femmes qui disent s’émanciper à travers ce commerce. Ces mesures, même si elles ne touchent que les clients et ceux à qui profite l’industrie, auront toujours des répercussions sur la sécurité des femmes qui se prostituent. Criminaliser les johns et les pimps comme propose de le faire mur à mur la loi C-36 contribuera à ce que la prostitution se fasse en catimini, dans des lieux où la sécurité des femmes sera davantage compromise. Or, la décision de la Cour suprême qui a forcé ce projet de loi avait justement pour objectif d’améliorer la sécurité des travailleuses du sexe.

Je crois que nous pouvons trouver un moyen de protéger les femmes plus vulnérables sans porter atteinte à la sécurité – et à la liberté de disposer de leur corps comme elles l’entendent – d’autres femmes. Ça passe, j’imagine, par un tas de nuances qu’il faudrait intégrer dans la loi, comme celle qui nous permettrait de distinguer une victime d’une femme adulte autonome et consentante. Ça passe, sur le plan systémique, par un changement de culture. Le film d’Ève Lamont souligne l’effet de la pornographie sur la marchandisation des femmes. Or, dans les dix dernières années, plus la pornographie est devenue accessible, moins il a été facile pour les jeunes d’obtenir une éducation sexuelle de qualité. L’absence de formation adéquate à l’école n’est plus acceptable.

La prostitution n’est pas un métier comme un autre. Mais un principe fondamental du féminisme devrait guider notre approche en matière de politiques publiques à cet égard : la liberté de disposer de son corps comme on l’entend, même lorsque des femmes font des choix qu’on ne ferait pas pour soi-même. Cette approche a l’avantage de prendre en compte à la fois les femmes exploitées qui ne sont pas en train de disposer de leur corps comme elles l’entendent, et celles qui revendiquent le droit de disposer de leur corps comme elles l’entendent, en dépit du jugement moral que l’on porte sur elles.

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