L’affaire se passe à 457 km de Montréal. Ou, si vous préférez, à cinq heures de route. C’est à Chicoutimi. Plus précisément au centre d’achats Place du Royaume. Vous les connaissez, là-bas, quand ils sont fiers, ils ne le sont pas à moitié. Le Royaume… En tout cas.Comme dans tout bon centre commercial qui se respecte, il y a là une aire de restauration. Vous savez, ces inénarrables espaces où les odeurs de mets chinois, de steamés et de café surchauffé forment un bloc compact. S’il y a un endroit au monde où vous n’aurez jamais aucune surprise, c’est bien là. Sauf pour quelques habitués qui ont leurs quartiers de rencontre dans le coin-bouffe de la Place du Royaume…

Depuis samedi, on a placé une consigne sur les tables. «SVP, après 17 minutes, merci de laisser votre place.»  Pourquoi 17 minutes?

Parce qu’on a statué que 15 minutes, c’était trop court, et que 20 minutes, c’était trop long. Ce qui fait qu’en ayant recours à une logique implacable, on a additionné les deux pour ensuite diviser le total par deux, et bang, ça a donné 17 minutes.

Oui, je peux comprendre que, pour les commerçants qui louent les espaces pour vendre leur mangeaille, le temps, c’est de l’argent, et l’espace, du rendement. Oui, je sais qu’il n’y a rien de plus plate pour un client que de se chercher un spot le midi quand il est pressé comme le diable. Mais derrière tout ça, il y a un drame épouvantable qui se déroule.

Ceux qui se font dire de se tasser, ce ne sont pas ceux qui abusent du mobilier. Ni ceux qui mastiquent trop bien. Ceux qui se font tasser, ce sont les vieux. Ou les aînés, si vous préférez. Ceux qui passent des demi-journées là, à siroter leur seul café du jour. Qui jasent entre chums parce qu’à la maison, c’est plate à mourir et qu’il n’y a jamais rien de bon à la télé.

Les vieux ne sont pas tous des snowbirds qui détellent quand l’hiver arrive. Et tous n’ont pas les moyens de s’abonner à un club de bridge. Les vieux qui se tiennent dans les centres d’achats, en plus d’être vieux, sont souvent pognés avec leur unique régime des rentes pour subsister. Pour se payer un café. Un seul, pas plus. Le reste du temps, ils essaient de profiter de ce qui ne coûte rien.

Comme jaser avec des vieux qui sont pris pareil comme eux. Ou alors, regarder passer le monde qui court d’une emplette à l’autre.

Il est là l’horrible paradoxe. Des vieux de centre d’achats, ça n’achète rien. Ou presque rien. Un manteau d’hiver par tous les 10 ans, une paire de pantalons et une chemise par année, gros max. Et encore, ils attendent les spéciaux. C’est une clientèle pas très rentable pour les commerçants. Donc, quand on laisse un vieux occuper l’espace d’un client potentiel qui a besoin de tout, ça ne rapporte pas assez. Parce qu’un coup rendu vieux, un vieux, ça n’a plus besoin de rien. Sauf de voir du monde pour se convaincre qu’il en fait encore partie.

En attendant, ils jasent entre eux. Au centre d’achats, bien entendu.

C’est souvent le seul endroit qu’il leur reste pour socialiser. De toute façon, la plupart des magasins qu’ils fréquentaient jadis ont été rasés pour faire place… au centre d’achats. Les autres ont fermé à cause du… oui, oui, la même réponse.

Bientôt, peut-être qu’on ne leur demandera plus de se lever les pieds quand on passera le balai en dessous des tables. Ce jour-là, c’est qu’on aura décidé de faire le grand ménage en ramassant tout ce qui traîne…

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