Voilà quelques années que l’arrivée des voitures autonomes est annoncée de toutes parts dans l’industrie automobile. Après en avoir essayé une sur un circuit fermé l’année dernière, j’ai finalement eu l’occasion cette semaine de me faire conduire sur des routes publiques pendant quelques kilomètres. Voici mes impressions d’une expérience qui sera, je l’espère, la norme avant longtemps.

La voiture
Pour mon essai routier, j’ai eu l’occasion d’essayer un prototype de Ford, une version modifiée de la Fusion Hybride. La voiture actuelle a toutefois probablement peu à voir avec les modèles que Ford lancera sur le marché d’ici quelques années.

Certaines des composantes reliées à la conduite autonome, comme les LIDAR, une sorte de radar fonctionnant avec des lasers, et l’ordinateur placé dans le coffre arrière du véhicule, occuperont par exemple moins de place dans les futurs prototypes qu’à l’heure actuelle.

Les voitures autonomes, du moins celles de Ford, seront aussi vendues sans volant et sans pédales, car elles pourront mener un passager d’un point A à un point B sans aucune intervention humaine. Le design intérieur des véhicules sera donc entièrement revu, puisque la conduite ne sera plus au coeur des préoccupations.

On peut aussi présumer que le design extérieur sera changé, et qu’il permettra d’identifier facilement si un véhicule est autonome ou non.

La technologie

Les prototypes de voitures autonomes intègrent différentes technologies, qui changent selon les constructeurs.

Le prototype de Ford utilise notamment une variété types de capteurs qui lui permettent voir son environnement, mais aussi de se placer sur une carte géographique haute définition.

Parmi les capteurs utilisés, le LIDAR est probablement le plus important. C’est ce dernier qui permet de se positionner pratiquement au centimètre près sur la carte géographique, et qui permet en partie de voir les autres véhicules, les objets et les passants.

La voiture est aussi de dotée de plusieurs caméras noir et blanc (en stéréo à l’avant et à l’arrière pour percevoir les distances, et en mono sur les côtés), d’une caméra couleur à l’avant (pour voir la couleur des feux de circulation), de radars près des roues pour détecter les objets sur la route et de capteurs à ultrasons pour se stationner efficacement.

L’ordinateur embarqué à bord du véhicule analyse toutes les données en temps réel, ce qui lui permet de choisir la route à suivre, de changer son trajet au besoin (s’il y a des travaux, par exemple), de freiner si quelqu’un traverse la rue et de suivre la circulation.

La conduite sur la route
interieur

J’ai eu l’occasion de me faire conduire pendant quelques kilomètres à Dearborn, près de Détroit.

Je n’étais pas seul dans le véhicule autonome, mais accompagné de deux ingénieurs de Ford, notamment pour des raisons de sécurité. Les routes empruntées par la voiture étaient publiques, avec un peu de circulation (mais pas trop) et quelques piétons, mais elles étaient dans l’ensemble bien entretenues et désencombrées.

Le principal concept à retenir à propos de l’expérience est celui de la sécurité.

Le véhicule est programmé pour être pratiquement trop prudent. Les arrêts sont longs, la voiture ne s’engage pas tant qu’il n’y pas un espace excessivement suffisant pour passer au travers de la circulation (pour tourner à gauche à un feu, par exemple) et elle attend que les piétons soient (trop) loins de la route avant de reprendre la conduite aux intersections.

Personne ne va leur en vouloir, mais les ingénieurs Ford ne veulent pas faire d’accident, et ça parait.

Cette programmation fait qu’on n’a pas peur pour les autres sur la route, mais l’expérience semble indiquer qu’on n’a pas peur pour soi non plus. La présence d’un conducteur qui est prêt à intervenir en cas de pépin joue évidemment un rôle dans le sentiment de sécurité, mais considérant à quel point la conduite est douce, je crois qu’une balade en solitaire n’aurait pas été beaucoup plus inquiétante. Évidemment, l’environnement extérieur était ici assez facile, puisqu’aucune voiture n’atteignait des vitesses excessives.

L’expérience a duré 20 minutes environ, mais j’ai eu l’impression qu’elle n’en a pris que cinq. À chaque arrêt, on se demande ce que la voiture fait, ce à quoi elle « pense », pourquoi elle a pris telle ou telle décision, etc.

J’espère d’ailleurs que l’industrie trouvera des façons d’expliquer aux conducteurs qui le souhaitent ce qui se passe en temps réel lorsqu’ils se font conduire. Pour les curieux (et les journalistes technos), voilà qui serait franchement intéressant.

Quand pourra-t-on se faire conduire en voiture autonome?

Voiture autonome route

De Ford à Google en passant par Apple, plusieurs constructeurs automobiles et compagnies technologiques élaborent présentement des voitures autonomes. La plupart espèrent lancer leurs premiers véhicules dans un horizon de cinq à dix ans.

La stratégie de Ford semble assez agressive sur ce point. L’entreprise prévoit en effet avoir ses premiers véhicules autonomes de niveau 4 (sans volant et sans pédales) sur la route dès 2021. Il y a toutefois un bémol important: les premières voitures autonomes de l’entreprise seront conçues pour l’autopartage, et non pour la propriété personnelle.

Bref, il sera possible d’appeler un taxi sans conducteur, mais pas d’acheter un véhicule, qui sera de toute façon trop cher au début, selon Ford. Ce n’est qu’avec l’évolution technologique et l’économie d’échelle qu’il sera possible de réduire le coût suffisamment pour lancer des modèles pour le grand public, probablement quelques années plus tard.

Un service d’autopartage permet aussi de plus facilement contrôler l’environnement dans lequel le véhicule est utilisé, en le restreignant par exemple dans un premier temps à certaines zones de certaines villes.

D’autres compagnies ont une stratégie différente. Volvo a ainsi aussi annoncé cet été son intention de lancer en 2021 une voiture autonome. Celle-ci sera quant à elle conçue pour le grand public, mais son mode autonome ne pourra être activé que sur l’autoroute. Uber a pour sa part lancé un projet pilote de taxis autonomes à Pittsburg cette semaine, avec quatre véhicules (aussi accompagnés de deux ingénieurs pour l’instant), mais la compagnie n’a toujours pas annoncé quand son service sera offert à plus grande échelle.

Les défis à relever

La liste des défis à relever avant l’arrivée des voitures autonomes est longue. Très longue.

Certains sont faciles à prévoir. Les gouvernements devront notamment clarifier le cadre légal de la conduite autonome, l’éthique des algorithmes devra être déterminée (vaut-il mieux écraser un piéton que de foncer dans un autobus?), la technologie devra être plus performante et les prix devront diminuer.

Mon expérience de conduite cette semaine a aussi mis de l’avant quelques autres facteurs à considérer:

Éviter (intelligemment) la prudence excessive sur la route: en faisant faire un tour de voiture à des journalistes cette semaine, plusieurs petits problèmes reliés à la prudence excessive ont été mis de l’avant par Ford.

Certains journalistes ont par exemple rencontré un passant à un coin de rue qui indiquait à la voiture de passer, par politesse. Pour la voiture autonome, voilà qui était hors de question. Aussi, si quelqu’un traverse la rue et décide d’attendre juste sur le côté de la route, et non de continuer son chemin, la voiture n’avancera pas. S’il y a beaucoup de trafic et qu’il faut effectuer un virage à gauche, une voiture autonome pourrait, en théorie, attendre pendant des dizaines de minutes, et perdre plusieurs lumières vertes, jusqu’à ce qu’un trou dans les voitures soit assez grand pour passer.

Ce sont toutes de petites choses qui sont faciles à régler en théorie, mais qui sont problématiques en réalité. Car dans tous ces cas, la solution est de diminuer volontairement le niveau de sécurité du véhicule, tant pour les passagers que pour les autres avec qui ils partagent la route.

Voilà une décision difficile à prendre, mais nécessaire pour la conduite autonome. Car avancer quand un piéton est proche de la route n’est pas idéal. Mais rester figé et bloquer la circulation ad vitam aeternam n’est pas une solution non plus.

Instaurer un service de conduite à distance: les voitures autonomes sont déjà assez bonnes pour se retrouver sur leur carte et choisir leur chemin. Leurs logiciels sont capables de se déplacer même quand la route est enneigée (puisqu’ils se positionnent sur la carte grâce au Lidar), et ils peuvent reconnaître par exemple des cônes oranges qui leur indiquent une voie en construction, et ainsi ajuster leur chemin.

Les véhicules ne pourront toutefois pas toujours s’en sortir seuls. Une chaussée trop endommagée pendant des travaux, avec des règles complexes, pourrait à un moment devenir impossible à comprendre pour une voiture autonome.

Ce n’était pas un problème das le prototype que j’ai essayé, puisqu’il était doté d’un volant et de pédales. Mais Ford souhaite lancer des véhicules complètement autonomes, qui ne pourront être pilotés manuellement.

Quoi faire dans ce cas? La solution pourrait bien se cacher dans le pilotage à distance. Un conducteur humain dans un centre d’appel pourrait prendre contrôle de l’appareil, analyser ce qu’il voit grâce aux capteurs et lui-même traverser l’endroit problématique et revenir sur la bonne route.

Une solution du genre demande toutefois de gros investissements, ainsi que la présence d’une architecture mobile robuste. La technologie 5G devrait permettre des avancées du genre, mais celle-ci ne sera pas sur le marché avant quelques années, et son déploiement devrait se faire étape par étape, et non d’un seul coup sur l’ensemble du territoire des opérateurs.

Cette solution risque donc parfois d’être inutilisable, notamment dans certains coins des régions éloignées. Pour toutes ces raisons, j’ai l’impression que les voitures autonomes qui seront vendues au grand public pourront aussi toutes être pilotées manuellement.

Notons que la chose aurait aussi un avantage de taille pour les compagnies, puisque les conducteurs n’auront qu’à conduire un chemin eux-mêmes une seule fois pour activer l’enregistrement d’une carte géographique par la voiture et ainsi lui permettre de refaire le trajet d’une façon autonome par la suite, même si elle se trouve dans un petit chemin de campagne et non en pleine ville.

Prévoir la sécurité informatique: l’arrivée des centres permettant de prendre le relai du pilote automatique rappelle aussi un autre volet important des voitures autonomes, soit la sécurité informatique.

Ford affirme que des équipes informatiques dédiées les aident déjà à créer des modèles sécuritaires dès leur conception, mais s’il y a un fait universellement accepté dans le domaine, c’est qu’aucun système n’est impénétrable.

Il s’agit déjà d’un problème potentiellement important avec les voitures actuelles, mais ce sera encore pire avec les voitures autonomes, dont les ordinateurs sont conçus pour contrôler complètement tous les systèmes des véhicules, de l’accélération au freinage.

Si les constructeurs doivent apprendre à éviter la sécurité excessive sur la route, ils devront au contraire encourager la sécurité informatique excessive, ce qui n’est pas dans les mentalités à l’heure actuelle.

Mes impressions
Voiture autonome

Mes attentes étaient hautes pour la balade. Je m’attendais à en revenir complètement abasourdi. En sortant du véhicule à la fin, je ne me sentais toutefois pas transformé, et aucun journaliste sur place n’a raconté avoir eu de grande révélation. Après une première promenade, on est heureux et on a un grand sourire sur le visage, mais on se sent surtout normal. Comme si la conduite autonome était déjà un fait accompli, qui pourrait pratiquement devenir la norme demain matin.

Un échantillon de journalistes technos et automobiles n’est évidemment pas représentatif de la population. J’ai néanmoins l’impression que pour une bonne partie des conducteurs, il se facile d’accepter de se faire conduire par une voiture autonome, surtout si les premiers essais se font dans des conditions sécuritaires, dans un quartier de banlieue par exemple.

Reste à voir si ce sera la même chose sur une autoroute avec des voitures filant à 130 km/h, et si les piétons et cyclistes seront confortables lorsqu’ils verront leurs premières voitures sans conducteur ni passager sur la route.

Si un constat s’impose, c’est toutefois que tout le monde devra apprendre à vivre avec les voitures autonomes: les automobilistes, les piétons, les cyclistes, les policiers, les gouvernements…

Et au-delà de la sécurité et des contraintes technologiques, légales et monétaires, c’est peut-être cette éducation tous azimuts qui pourrait représenter le défi le plus sous-estimé pour l’industrie automobile.

À lire également
Voici quelques articles que j’ai rédigé sur le sujet au cours des derniers mois:

Comment les voitures autonomes affrontent l’hiver
La voiture: futur lieu de travail?
Réseaux 5G : j’ai manoeuvré une pelle mécanique à 3000 km de distance
L’éthique des voitures autonomes

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