En matière d’identité de genre, ma collègue Lise Ravary, du Journal de Montréal, assume pleinement son conservatisme. Les pères qui allaitent, les toilettes mixtes revendiquées par les personnes qui ne se conforment pas au genre qu’on leur attribue, l’aide à la procréation pour les conjoints de même sexe, c’est vrai que ça fait beaucoup à digérer en peu de temps.
J’éprouve une sorte de compassion envers ceux qui, comme ma collègue, trouvent que tout ça va trop vite. «Je pense que je vais demander au chauffeur d’arrêter l’autobus, je ne me sens pas bien, j’ai tout à coup envie de descendre», écrivait-elle récemment, pour illustrer ce qui est, j’imagine, le sentiment d’être dépassée par les événements.
Dans un récent billet sur le «cissexisme», que l’on pourrait définir rapidement comme le fait de ne pas respecter l’identité de genre d’une personne, par exemple, en s’obstinant à interpeller une femme trans comme s’il s’agissait d’un homme, Lise Ravary se demandait comment pouvait-on «penser la civilisation en l’absence de normes?»
J’en conviens, la tâche n’est pas simple! C’est pourtant une tâche de laquelle nous nous acquittons depuis des millénaires, à mesure que les normes changent. On se demandait aussi où s’en allait le monde, lorsque les femmes ont commencé à montrer leurs chevilles, geste d’une grossière indécence à une certaine époque, une liberté dont se prévalent aujourd’hui même les bonnes sœurs. Lorsque les femmes ont revendiqué le droit de vote, on a craint que cela perturbe l’ordre public. Dans les années 1980, on se tourmentait quant à l’avenir des «enfants du divorce», qui sont aujourd’hui la norme plutôt que l’exception. On a bien sûr vu dans l’homosexualité une menace directe à la famille et à l’ordre établi : comment pouvait-on penser la civilisation si tout ce qu’on avait toujours reconnu comme ses fondements inaliénables – l’union de l’homme et de la femme – fichait le camp?
La norme voulait ainsi que les femmes veillent aux tâches domestiques alors que les hommes mettaient du pain sur la table, et il était difficile de s’imaginer vivre autrement. Il m’arrive de penser pendant quelques secondes que c’était plus simple à cette époque où chacun avait un rôle bien défini et savait à quoi s’en tenir. Puis, tous les inconvénients de ce monde dans lequel la norme agissait comme un mode d’emploi rassurant rappliquent rapidement dans mon esprit. Parmi ces inconvénients, il y a le maintien de l’inégalité entre les hommes et les femmes, bien sûr, mais aussi, le mal-être profond de tous ceux qui se voyaient incapables de se conformer à cette norme.
Personne n’a dit que vivre ensemble serait facile. Mais, heureusement pour les plus vulnérables, on s’en sort de mieux en mieux.
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