Culture

Plongée au cœur du Montréal Underground

Il y a quelques années, lorsque certains ont clamé que «Montréal est le nouveau Brooklyn!», Giuliano Bossa a trouvé que c’était bien loin de la réalité, de sa réalité, et de celle de tous ses amis musiciens.

Il a alors eu l’idée de dépeindre la scène locale telle qu’il la connaît, qu’il l’estime et qu’il l’aime. Épaulé de près par Mélanie Parent à la production, Giuliano s’est donc employé à réaliser Montreal Underground. Dans ce très intéressant premier long métrage, il dresse un état des lieux réaliste de la scène underground en mettant en scène des groupes tels que Crabe, Parlovr, Duchess Says et The Unsettlers, qui témoignent de leur expérience. Le docu est projeté mercredi soir au Théâtre Rialto. Une chance unique de voir notre ville, «comme on ne la voit jamais dans les films», justement. Explications.

Vous divisez votre film en chapitres [le maigre salaire des musiciens, les plaintes pour le bruit…]. L’idée vous est-elle venue une fois que vous avez recueilli tout votre matériel ou était-ce des sujets que vous abordiez avec tous les bands?
Au début, on ne savait pas exactement où on s’en allait, donc Mélanie et moi avons déterminé des sujets qu’il fallait absolument couvrir, comme la réalité des musiciens, les bars qui ferment… C’est aussi inspiré du fait que je suis un gros fan de Woody Allen, et je me suis toujours dit que, si je faisais un documentaire, je ferais comme il fait souvent dans ses films!

L’idée de laisser certaines prises, comme lorsqu’un des membres de Jesuslesfilles lance : «Comme on disait avant que ça coupe…» ou lorsque vous demandez à Matt [Lee] de s’essuyer le visage, parce qu’il a visiblement très chaud, c’était pour coller à l’esprit DIY aussi?
Oui! (Rires) Je ne voulais pas me prendre au sérieux, être platte et théorique. Je voulais qu’on ressente à l’écran ce que nous avons vécu lors des entrevues que nous avons menées avec les musiciens : c’était vraiment relaxe, on se faisait du fun. J’ai décidé de mettre ces extraits pour alléger un peu l’atmosphère, parce qu’il y a beaucoup de sujets qui, sans être lourds, sont plus intenses.

En effet, il y a des moments où on se dit que ce n’est vraiment pas si plaisant que ça, être musicien à Montréal…! Dans la même optique, vous abordez la question du Quartier des spectacles, que certains de vos intervenants ne voient pas d’un œil très favorable…
On ne voulait pas cracher sur ce projet, mais plutôt dire que, pour plusieurs, incluant certains propriétaires de salles, le Quartier des spectacles n’est pas nécessairement une bonne chose. La Ville le présente comme tel, et ça l’est pour quelques établissements, mais en général, il n’est pas bien vu par les musiciens underground.

Vous avez plusieurs citations en or, notamment Luc Brien [des Breastfeeders] qui dit : «Le Plateau, ce n’est pas in parce qu’il y a des sushis!» ou les gars du groupe Le monde dans le feu qui affirment : «Au lieu de faire du crack cocaine à Vancouver, on fait des albums à Montréal.» Un plaisir à monter?
Absolument! Chaque entrevue durait une ou deux heures. Parfois, on déviait complètement des sujets, je laissais les musiciens aller, et ça donnait des réponses comme ça! J’ai adoré monter le film. J’ai tellement coupé de répliques que j’aurais aimé garder…

Vous insérez des images typiques de Montréal : le linge sur la corde, la brique, les graffitis… Pour mieux présenter la ville aux gens de l’extérieur et/ ou pour réellement parler à ceux qui y habitent?
J’ai toujours trouvé que, au cinéma, on voit la ville d’un point de vue touristique. J’ai donc voulu montrer le Montréal que je connais. Les ruelles, par exemple, c’était super important pour moi! J’aime la dualité de cette ville. C’est à la fois beau… et laid. Et je voulais montrer ces deux côtés. Même le côté crasse.

Vous n’avez pas utilisé de sous-titres; on passe de l’anglais au français, et vice-versa. Un choix artistique?
En fait, c’était à la fois un choix, et à la fois parce que je n’avais pas le choix! (Rires) Il y a tellement de choses qui se passent à l’écran que je me suis dit que les sous-titres donneraient mal à la tête à la longue. Cela dit, j’avoue que je n’avais pas complètement fini mes sous-titres!

Il y a les membres de Duchess Says qui disent qu’on parle beaucoup du son Montréal, mais que c’est surtout les Montréalais qui en ont fait un «buzz». Est-ce une chose que vous avez constatée également?
Oui et non. Une des raisons qui nous ont poussés à faire ce doc, c’est un article d’un journal de Londres, je ne me souviens plus lequel. C’est la goutte qui a fait déborder le vase. On pouvait y lire que notre ville était le nouveau Brooklyn. Je trouvais que ça ne représentait pas notre réalité et la réalité de la majorité des musiciens ici. Reste que, oui, il y a eu un buzz que les gens d’ici ont quadruplé, en lui donnant une importance qu’il n’avait pas vraiment. Mais ça, c’est correct, toutes les villes le font!

Les gars du groupe Crabe lancent devant votre caméra un appel «à plus de salles underground!». Une chose dont vous rêvez aussi?
Oui! C’est vraiment dans ces endroits qu’on a le plus de plaisir en tant que spectateur et en tant que musicien. Durant le tournage, les meilleurs spectacles que j’ai vécus, c’était dans les appartements. Parce qu’on y trouve une liberté, une cohésion, un respect mutuel et une énergie spéciale aussi.

On sent aussi une énergie particulière dans cette scène impressionnante de body surfing avec Duchess Says filmée de haut…
C’était un adon! Et j’en suis tellement content! J’étais tanné d’être dans la foule, je suis monté en haut pour prendre une pause et bang! La toune a commencé et Annie-Claude s’est lancée. En la suivant avec ma caméra, je me suis dit : «C’est sûr que ça va se retrouver dans le film, ça!» C’était un joyeux accident. Il y a d’ailleurs eu plusieurs joyeux accidents lors du tournage!

Vers la fin, vous partez aux États-Unis voir ce qui se passe dans l’underground, notamment à Austin. Qu’est-ce que ça vous a permis de réaliser au sujet de notre scène locale?
Que c’est la même chose partout! Je trouve que les groupes underground sont mieux organisés là-bas, mais ils dealent avec les mêmes réalités. Comme la police qui se pointe parce qu’il y a du bruit.

Vous insérez aussi des prises à vol d’oiseau de la ville. Filmées d’un hélicoptère, non?
Oui! On était en vacances en Virginie. Il était trois heures du matin, j’avais du whisky dans le sang, je regardais la mer et j’avais des idées de grandeur. Je me disais : «Il faut que je filme Montréal vu d’un hélicoptère!» Mélanie m’a trouvé un spécial de la fête des Pères à Laval. On a booké nos places; le vol a duré 20 minutes. J’ai essayé de faire du mieux que je pouvais avec ce que j’avais.

Le fait d’être papa a donc été profitable?
Hein? Ah! Non, non, non! (Rires) C’est moi qui ai profité de la fête des Pères… sans l’être! J’aurais dit que j’étais mère s’il le fallait!

Est-ce que faire ce film a changé votre conception des choses?
En fait, quand on a commencé, je pensais que je filmais la fin de la vague. Mais en faisant le montage, j’ai réalisé que ce n’était pas la fin; c’était le retrait complet. On entre vraiment dans un temps nouveau. Quelque chose a changé. C’est plus difficile pour les musiciens, beaucoup de groupes se séparent… il y a une drôle de nostalgie qui s’installe par rapport aux derniers 10 ans. En même temps, les bands sont tellement solidaires et débrouillards que je ne suis pas inquiet pour eux!

Montreal Underground
Au Théatre Rialto
Ce mercredi à 20 h

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