Et si Céline Dion réécrivait à sa manière l’histoire de la tragédie du Titanic, en y incluant la romance de Jack et Rose du film de James Cameron, à quoi ressemblerait son portrait? C’est sur cette prémisse que repose la déjantée parodie musicale Titanique, enfin présentée en français au Québec après son triomphe sur le circuit off-Broadway et en anglais au Centre Segal, à Montréal et à Toronto.
Bon, est-ce que la «vraie» Céline baserait son récit de l’accident du célèbre paquebot sur son propre répertoire musical, au-delà de My Heart Will Go On? Et le parsèmerait-elle de clins d’œil ironiques aux foulards de chez Bizou et aux «colliers de perles en plastique du fuck*ng Winners», à Ovila Pronovost, à Patrice Bélanger et Survivor Québec et à Britney Spears?
Probablement pas. Mais on ne reprochera certainement pas aux créateurs américains de Titanique, Marla Mindelle, Constantine Rousouli et Tye Blue (et le metteur en scène Charles Dauphinais et la traductrice Laurie Léveillé à l’origine de l’adaptation québécoise) d’avoir pimenté d’absurde et de deuxième, troisième ou quatrième degré la trame du long métrage archiconnu ayant propulsé Leonardo DiCaprio et Kate Winslet au rang de stars et diffusé quatre fois par année à TVA.
Des graines et des aubergines
La comédie reprend ainsi les grandes lignes du film avec, comme narratrice, une Céline Dion (Véronique Claveau, qui reprend le rôle après l’avoir personnifié en anglais en 2024) prétendant avoir été du voyage fatal, et les interventions disjonctées des autres protagonistes (Rose Dewitt Bukater, Jack Dawson, Cal Hockley, Ruth Dewitt Bukater, etc.)
Se glissent à tout moment des extraits des chansons de Céline (I’m Alive, Taking Chances, Incognito, Beauty and the Beast, Tell Him, I Drove All Night, A New Day Has Come, My Heart Will Go On) et des blagues à double sens savoureusement écrites.
Sans être méchant, le ton de Titanique est plus décapant que gentil. Il s’adresse aussi à un auditoire mature, avec ses gags de graines, d’aubergines, ou simplement pince-sans-rire. Idem pour ses chorégraphies, parfois, pour le moins suggestives. On est dans un environnement à forte odeur LGBTQ et pleinement assumé.
Sur ce bateau appelé à heurter «une grosse cr*sse de roche», le collier du Cœur de l’Océan a été acheté chez Costco et pèse une tonne. Les dessins de Jack ne sont pas exactement les mêmes chefs d’œuvre qu’au cinéma. Il y a une Julie Snyder en carton sortie de nulle part. Et «Tina Turner» tient le rôle de l’iceberg. Absurde, disait-on!
Ça sacre, ça parle de Phil Roy, de Caroline Néron, d’Angine de Poitrine, de L’Effet Lara, de « pl*tte à cash », des salaires des hockeyeuses de la Victoire et des joueurs du Canadien. Les passagers du Titanic se textent sur leur iPhone pour se rejoindre au buffet, et Céline souffle des «Girlfriend» au milieu de ses phrases.
C’est souvent très drôle. L’humour baveux surprend chaque fois. D’autant que les acteurs sur scène n’hésitent pas à jouer d’autodérision, comme cette vanne sur Star Académie décochée à Rose (Audrey-Louise Beauséjour, académicienne de 2022) ou sur Rita Baga envoyée à son interprète, Jean-François Guèvremont (ici dans la peau du capitaine du Titanic).
Véronique Claveau, une Céline en or
À cet égard, justement, la production repose sur une distribution tout étoile, vocalement et physiquement en grande forme.
En haut de l’affiche, une Véronique Claveau épatante, en parfaite maîtrise de «sa» Céline Dion. On la savait époustouflante dans ses imitations de Céline, mais la chanteuse et comédienne décroche peut-être, avec Titanique, le titre officiel d’interprète par excellence de la diva de Charlemagne. En tenant la voix, les intonations, les mimiques de Céline pendant plus de 90 minutes – et non seulement dans de courtes saynètes comme elle l’a souvent fait dans des Bye Bye et dans la rétrospective Revue et corrigée –, Claveau démontre qu’elle a l’étoffe pour pasticher la chanteuse sans se limiter aux lieux communs d’usage. Elle fait de Céline Dion un «personnage», sans nous faire perdre de vue les tics adorés de son véritable sujet.
L’artiste possède de surcroît le timing comique nécessaire pour être la maîtresse de cérémonie d’un cabaret exigeant comme celui de Titanique.
Ses collègues (Beauséjour, Guèvremont, Guillaume Borys, Michaël Girard, Constant Bernard, Redgee, Marie-Ève Sansfaçon), tous d’une grande puissance vocale, trouvent également le juste niveau entre extravagance et réalisme.
Titanique revêt par ailleurs un enrobage clinquant de circonstance, avec costumes tirés à quatre épingles et décor de pont naval très chic avec musiciens bien intégrés au party dans des fosses aux extrémités. La pièce dans son ensemble est absurde, mais considérées séparément, ses différentes composantes ne versent jamais dans l’exagération ou le ridicule, encore moins dans la pacotille.
Céline, Rose et Jack seraient probablement très fiers, girlfriend.
La pièce Titanique tient l’affiche du Studio St-Denis, à Montréal, jusqu’au 27 juin, puis en supplémentaires du 31 juillet au 23 août, et se transportera ensuite à Gatineau (1er au 5 septembre) et à Québec (10 au 14 septembre.)
