Le film François.e prend l’affiche au cinéma le 1er juillet. Et soyez avisés: la toute première scène de est pour le moins… frontale. Le plan-séquence campé dans un vestiaire de hockey, visuellement très explicite, dure près d’une minute entière, et s’accompagne des dialogues qui vont avec.
Aucun doute ici, on est bien dans l’univers de Louis Morissette, qui avait fait de la sexualité le sujet principal de sa première série télévisée, C.A, et qui n’a jamais craint le bas de la ceinture dans ses projets subséquents non plus.
La raison de cette brutale entrée en matière? «Pour bien saisir en partant, et mettre en relief l’ironie des autres scènes de vestiaire à venir», informe le producteur et interprète du rôle-titre de François.e.
Un message essentiel
Or, on aurait tort de réduire François.e à cette première impression, disons, grivoise. Car le long métrage scénarisé par l’autrice trans Gabrielle Boulianne-Tremblay (La fille d’elle-même, La fille de la foudre) et Jean-François Léger (Mes petits malheurs, Survivre à ses enfants, Le guide de la famille parfaite) tombe à point, en 2026. Il véhicule simplement, sans chichi, sans morale, sans condescendance, les messages d’ouverture et de respect qui doivent à tout prix se répandre dans la société. Qu’on entend déjà, mais qui ne sont pas toujours pleinement assimilés.
François.e arrive dans nos écrans ni trop tôt – la transidentité étant un sujet de discussion depuis longtemps – ni trop tard. Peut-être juste à temps pour conscientiser les esprits obtus.
Derrière sa volonté évidente de faire sonner les caisses – ce qui n’enlève rien au cœur et à la bonne volonté investis par ses artisans –, François.e pourrait s’avérer un film marquant, capable d’éduquer. En classe, par exemple. Même les ados (de 13 ans et plus) peuvent y trouver leur compte et s’amuser gentiment de l’évolution en montagnes russes de son antihéros.
Pascale Drevillon, une fabuleuse découverte
À moins d’avoir vécu sous une roche dans les derniers mois, vous connaissez les grandes lignes de François.e. Le personnage titulaire, François, est un scénariste de 50 ans dont les discussions avec ses coéquipiers au hockey ne volent pas toujours haut. Sa carrière est sur le déclin, ses idées de séries n’intéressent plus les décideurs.
Quand, cynique, il coche la case «transgenre» sur un formulaire de demande de financement et réussit à attirer l’attention d’un diffuseur, entraînant sa productrice (Geneviève Schmidt) tout aussi opportuniste et fauchée que lui côté contrats, François se retrouve pris au piège. Il doit jouer le jeu, montrer qu’il est bien une femme trans et livrer les textes qu’on attend d’une telle plume.
Son changement de vie bien réel malgré son prétexte fictif enchantera les uns (François développera alors une touchante complicité toute neuve avec sa fille adolescente) et choquera les autres (les camarades de sport évoqués plus haut grinceront des dents à l’heure des douches). Il donnera lieu à de très beaux moments, comme cette causerie dans un groupe de soutien aux personnes trans qui, à elle seule, allume des lumières chez François (et chez le spectateur).
Il générera aussi des épisodes moins heureux, voire violents et insultants. Comme cet échange révoltant avec des policiers, troublant tant il touche la cible.
Louis Morissette s’est soigneusement préparé pour rendre sa Françoise crédible et attachante, travaillant notamment sa voix, sa posture et, bien sûr, sa marche en talons hauts. Morissette parvient à incarner ce qu’il devait exactement incarner, c’est-à-dire un homme rempli de bonnes intentions, aspiré par les événements, qui trébuche, cherche à se racheter et comprend des choses.
La nuance est importante: il ne personnifie pas directement une femme trans. Et il s’acquitte très bien de sa tâche, même si on reconnaît un peu trop souvent le sourire en coin du visage médiatique qu’est Morissette.
Cela dit, la véritable révélation de François.e s’appelle Pascale Drevillon, dans la peau de Sarah, l’écrivaine trans (alter ego de Gabrielle Boulianne-Tremblay) qui guide l’écriture de Françoise et atténue les préjugés de François.
Première actrice ouvertement trans à décrocher un premier rôle dans une série de TVA (Fugueuse 2) et nommée aux Gémeaux (pour la websérie Dominos), Pascale Drevillon insuffle à sa Sarah une candeur non dénuée de maturité, une lumière, une vérité extraordinaires. La bienveillance de Sarah constitue un véritable phare pour François dans son «expérience».
Un ton classique
Narrativement, François.e est d’une facture plutôt classique, même si le réalisateur Jean-François Asselin (Plan B) se défend d’avoir voulu mitonner une «longue émission de télé».
Le créateur s’est notamment payé la traite avec certaines scènes purement cinématographiques, notamment ce savoureux clin d’œil à Pretty Woman qui en fera sourire plusieurs. À ceux et celles qui verront une parenté avec Madame Doubtfire au segment où François transitionne physiquement en Françoise, la production reconnaît plutôt des similitudes avec Tootsie.
Si vous avez vu la bande-annonce de François.e, vous avez peut-être compris 90% de l’histoire. Mais celle-ci distille suffisamment d’émotion et de répliques-chocs (comme celle, lancée dans un souffle, de Sarah à François lorsqu’elle découvre sa supercherie) pour valoir le prix du billet de cinéma. La finale est aussi jolie, pas nécessairement attendue et ouvre – pourquoi pas – la porte à une suite.
De toute façon, si ses instigateurs aspiraient à faire œuvre utile, François.e ne devait pas devenir un «trip de réalisateur», un objet d’art complexe ou un film d’auteur de prime abord, intimidant pour le cinéphile habitué aux blockbusters. Non, l’affaire n’aurait pas eu la même portée grand public dans la lorgnette d’un Xavier Dolan (du moins, celle qu’on lui connaît jusqu’ici), par exemple. Et aurait peut-être moins interpellé les «gars de vestiaire» que François.e est susceptible de le faire, ce qui est l’un des objectifs avoués de Louis Morissette avec le film.
Avec son protagoniste principal représentatif de la moyenne des ours, sensibles mais souvent maladroits, gênés d’approcher l’inconnu et de poser des questions, François.e peut parler à toutes les couches de la société. Malgré son caractère parfois prévisible à la Hollywood (ou peut-être grâce à lui?).
Et ce, avec un budget modeste d’environ 3,5 millions de dollars, sans l’apport de Téléfilm Canada. Un petit miracle accompli en un temps quasi record pour un film québécois.
