On le sait : la désertion des lieux de culte oblige parfois les autorités religieuses à se séparer d’une partie de leur patrimoine. Dans Rosemont, une église vendue en 2007 abrite désormais trois condos. La «privatisation» de ce patrimoine est-elle une solution d’avenir?
L’ancienne église, sobre, dépourvue de clocher, se fait discrète dans son renfoncement de la 4e Avenue. Construite dans les années 1940, on la reconnaît aux contre-forts qui soutiennent les murs de brique rouge, ouverts par de larges et hautes fenêtres en ogive. À l’intérieur, dans l’un des trois condos qu’on y a logés, la nef surélevée de quelques marches a été transformée en cuisine. La chaire, quelques vitraux et deux ou trois bancs d’église participent à la décoration de la pièce principale. Ce souci de préserver un maximum d’éléments d’origine était une priorité pour Denis Labbée, qui a acheté les lieux en 2007. «J’habite Rosemont depuis 24 ans, raconte-t-il. J’aime mon quartier et en achetant ici, j’ai voulu le conserver tel qu’il est.»
L’homme a profité de l’occasion lorsque cette église protestante a été mise en vente. «Les 200 ou 300 personnes qui se réunissaient ici en fin de semaine étaient trop à l’étroit et avaient notamment des problèmes de stationnement, se souvient-il. C’est ce qui les a décidées à vendre.»
La fenestration était alors à refaire, comme le système de chauffage, la toiture et le revêtement extérieur. «[Mais] ici, on se ressource, il y a beaucoup de lumière. On a un sentiment de recueillement, de réconfort», assure celui qui se dit non croyant. Le courtier Jean Bissonnette, qui gère la vente du dernier condo encore disponible, assure qu’il s’agit de la principale motivation d’achat. «Les personnes intéressées recherchent une certaine spiritualité, constate-t-il. Ils sont sensibles à l’ambiance du lieu et veulent s’y ressourcer.»
Ce professionnel de l’immobilier parle d’une «denrée rare» pour qualifier ce condo, qui a reçu une dizaine de visites depuis sa mise en vente, il y a trois mois. Les chiffres fournis par le diocèse de Montréal confirment cet état de fait. Selon Louis-Philippe Desrosiers, coordonnateur des services administratifs et financiers, 4 ou 5 églises sont actuellement en vente et environ 35 édifices ont été cédés au cours des 10 dernières années.
Mais tous n’ont pas été convertis en condos. Le problème, selon le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain, Luc Noppen, c’est la difficulté à aménager l’intérieur des grandes églises construites entre 1900 et 1930. Ce spécialiste de la reconversion architecturale au Québec cite en exemple le manque de fenestration, la difficulté de percer les murs de granit et les longs et sombres corridors intérieurs qui servent à la distribution des condos.
Autre problème : le coût de réhabilitation. «Ces grandes églises n’ont pour la plupart pas de structure homogène. Certaines ont des problèmes de maçonnerie, de charpente, ou ne respectent pas les normes sismiques. Tout ça coûte extrêmement cher à réhabiliter.» Dans une ville comme Toronto, où les prix de l’immobilier sont hauts, les projets de cette envergure s’avéreraient rentables. «Mais les prix pratiqués au Québec ne sont pas assez élevés pour que l’on puisse se lancer dans une reconversion de ce type», estime l’universitaire.
Luc Noppen ajoute que «les expériences de reconversion par les entreprises privées ont souvent échoué ou n’ont pas fait école». Il plaide donc pour que les municipalités prennent en charge ce patrimoine bâti pour en conserver la vocation communautaire. Elles sont, selon lui, les plus à même de mettre en corrélation les besoins de leurs administrés et le potentiel de conversion
des églises.
Marylène Ménard : «Il faudrait plus de projets comme celui-ci»
Marylène Ménard et son compagnon ont emménagé il y a quelques semaines dans l’un des trois condos de cette église. Métro s’est entretenu avec cette heureuse propriétaire d’un logement pas tout à fait comme les autres.
Recherchiez-vous spécifiquement un condo dans une église reconvertie?
Non. On est tombé par hasard sur l’annonce et on s’est dit que ça pourrait être le fun d’habiter dans un endroit comme celui-ci, qui sort de l’ordinaire.
Qu’est-ce qui rappelle l’ancienne église dans votre condo?
La première fois qu’on est entré, c’était surtout l’odeur : ça sentait vraiment comme dans une église! Pour ce qui est des éléments religieux, il reste l’ancienne fournaise et une croix gravée dans un mur de brique. Il y a aussi beaucoup de matériaux d’origine, comme le plafond en tôle bosselé, le plancher en bois, l’escalier et les murs de brique. Cela lui donne un certain cachet.
Quelle est votre opinion sur la reconversion des églises?
Les églises constituent un beau patrimoine qui mérite d’être restauré. Que ce soit en condo ou autre, l’important, c’est qu’elles ne disparaissent pas et qu’on puisse les réutiliser. Il faudrait plus de projets comme celui-ci. Marjorie Wirzbicki