Je n’ai plus l’habitude des films sublimes.
On y voyait aussi, dans les cours d’Asen Baliksi, des documentaires ethnographiques magnifiques qui nous aidaient à comprendre le monde tel qu’il avait été avant nous et tel qu’il était en train de devenir alors que nous espérions déjà le changer, le sauver. Et il y avait au moins cinq cinémas de répertoire à Montréal, l’Outremont, le Ouimetoscope, le Parallèle, le Séville, et d’autres dont les noms m’échappent.
On voyait autant des fictions que des documentaires, et tous ces films contribuaient à créer les cinéphiles que nous devions devenir, à défaut de devenir des cinéastes. C’était avant toutes ces horreurs… C’était quand je pensais que le cinéma était encore possible.
Je ne suis pas très au fait du cinéma tel qu’il se formate aujourd’hui. J’ai petit à petit perdu le goût, ce devait être au milieu des années 80. Oh, il y a bien quelques exceptions pour confirmer la règle, mais de manière générale, je suis passé du côté sombre de l’art, celui où tout n’est pas prémâché d’avance, celui qui croit encore qu’un lecteur, un spectateur, un auditeur puisse se servir de son intelligence et de sa culture pour comprendre une œuvre.
Je déteste me faire prendre pour un imbécile, et depuis au moins 25 ans, c’est l’impression que j’ai lorsque je vais au cinéma ou lorsque je m’installe devant un écran, chez des amis. 98% du temps, je me fais chier. Quand je ne devine pas l’histoire d’avance, j’en sors, au mieux, ému. Vous me direz que c’est déjà ça et vous aurez raison.
Sauf que lorsque je vais au théâtre (au bon) où que je lis un livre (un bon) ou encore quand je vais voir un bon show de vrai punk ou encore une soirée de sale poésie dans un bar pas propre, j’en sors non seulement tout aussi ému qu’à la sortie d’un film, mais j’en sors avec l’impression d’avoir appris quelque chose, vraiment. J’en sors avec l’impression d’être moins con, voilà.
Rebelles
Vendredi soir dernier, chez mon amie, nous avons regardé Rebelles de Kim Nguyen, ce film qui représentera le Canada à la prochaine remise des Oscars, en nomination pour le meilleur film en langue étrangère. Un film magistral, à couper le souffle, un film à faire hurler de rage, un film à faire pleurer. Une histoire à se demander comment il nous est encore possible d’accepter de vivre dans un monde qui permet cela.
Rebelles met en scène l’horreur des enfants soldats, une histoire connue de tous. Pas un mois ne passe sans qu’un média nous en donne un exemple : un reportage-choc, un documentaire, des photos… mais chaque fois, nous détournons le regard, nous ignorons, nous baissons les yeux, nous faisons comme si cela continuait de ne pas exister, ou pire, comme si cela ne nous concernait pas.
Notre cher gouvernement porteur d’un mandat majoritaire parce que nous avons voté pour lui en majorité, ne nous enseigne-t-il pas de s’en foutre lorsqu’il refuse de reconnaître qu’Omar Khader était un enfant soldat? En agissant comme il agit, notre pays nie l’existence de cette tare de notre humanité, de notre civilisation.
Rebelles aborde le sujet de front, sans détour. Et la facture « presque » documentaire vient donner une telle impression de réalisme à cette histoire à devenir fou de rage, qu’on se surprend à oublier qu’il s’agit d’une mise en scène, d’une fiction.
Kim Nguyen nous fait oublier que nous sommes devant ce que l’art à de plus beau à proposer : ne pas montrer, mais faire voir. Quand les fantômes deviennent réels, quand la magie omniprésente envahie l’écran, quand les croyances mythiques deviennent parties prenantes de l’horreur de la guerre, c’est là que le coup de pic à glace en plein front ne s’en fait que plus violent, que plus important. La fiction nous rejoint, nous crève les yeux encore plus que n’importe lequel des documentaires pourrait le faire.
C’est grâce à des films comme Rebelles, grâce à des œuvres comme celle-là, que nous apprenons à vivre, que nous apprenons à définir notre humanité. Rebelles fait sa job d’œuvre d’art. Une job que rien d’autre ne peut faire. Et cela, peu importe l’Oscar qu’il ne recevra pas, non pas au détriment de Hanneke et de son Amour, mais parce que personne ne voudra reconnaître la puissance de ce film essentiel.
Quand le générique s’éteint, la révolte résonne au fond de nos âmes. On voudrait commencer à croire que ce n’est pas tous les jours, encore aujourd’hui, que des enfants meurent et tuent. Quatre jours plus tard, les images de Rebelles continuent de faire leur travail, en moi. Ce qu’aucun documentaire, ce qu’aucun reportage n’a pu faire avant. Vive la fiction. Pour comprendre le réel.