En mai dernier, Enbridge provoquait l’enthousiasme général en annonçant son intention de renverser le flux de l’oléoduc 9, entre Sarnia et Montréal, « pour alimenter les raffineries de l’Ontario et du Québec en pétrole provenant des sables bitumineux albertains ».
Les chambres de commerce ainsi que les représentants de Suncor et d’Ultramar avaient même assuré que le renversement du flux était vital à moyen terme pour la pétrochimie dans l’Est.
Mais M. Guilbeault met les citoyens en garde, « l’objectif avec les projets d’Enbridge, ce n’est pas de créer quelques centaines d’emplois à Montréal ou d’envoyer ça à Québec. L’objectif, c’est d’avoir accès à un port de mer pour exporter ça sur les marchés mondiaux », a-t-il expliqué lors de la séance d’information en février.
Selon l’environnementaliste, Enbridge veut ressortir des boules à mites son projet Trailbreaker qui avait reçu une forte opposition en 2008. Ce dernier devait être en fonction dès la mi-2010. L’entreprise prévoyait alors acheminer 200 000 b/j vers les raffineries de la côte américaine du golfe du Mexique qui possèdent déjà la technologie pour traiter le pétrole lourd.
Pour se faire, le pétrole brut devait emprunter une série d’oléoducs déjà existants jusqu’à Sarnia, en Ontario. Ensuite, il devait transiger par la ligne 9 vers Montréal. Puis, être acheminé vers Portland, au Maine, par un autre oléoduc appartenant à l’entreprise Pipe-Lines Montréal (PLM), dont les principales actionnaires sont les Ontariennes Mccoll-Frontenac Petroleum et Imperial Oil, ainsi que l’Albertaine Suncor Energy. Enfin, le reste du voyage vers le Golfe devait se faire par bateau.
Trailbreaker n’existe plus?
Par manque d’appui des producteurs de pétrole et en raison de la conjoncture économique, le projet est abandonné par Enbridge en janvier 2009. Malgré cette annonce, PLM ne laisse pas tomber ses démarches d’inversion de son oléoduc et de construction de sa station de pompage à Dunham, en Estrie. Après avoir essuyé de nombreuses oppositions de citoyens et d’élus, et avoir mené une longue lutte juridique; en février 2012, la Cour du Québec ordonne à PLM de retourner faire ses devoirs.
« PLM a décidé de ne pas en appeler des jugements. Ce qui ne veut pas dire que le projet est mort, assure M. Guilbeault. Ils peuvent très bien refaire leur devoir. Ils peuvent construire leur station de pompage ailleurs, dans une zone industrielle […] Mais le projet est loin d’être mort. »
En mars 2012, dans une lettre adressée au ministre des Ressources naturelles du Canada, Joe Oliver, Enbridge réitère son intention de ne pas aller de l’avant avec Trailbreaker. Encore une fois, PLM assure toujours vouloir aller de l’avant avec son projet d’inversion du flux de la ligne reliant Montréal à Portland.
Trailbreaker en petits bouts
Alors que Trailbreakersombrait dans l’oubli, en août 2011, Enbridge dépose la demande « première étape du projet d’inversion de la canalisation 9 de Pipelines Enbridge » devant l’Office national de l’énergie (ONÉ). Cette demande vise une inversion du sens d’écoulement d’un tronçon de la ligne 9, entre Sarnia et North Westover.
Dans son argumentation, Enbridge fait valoir que le projet sera « avantageux pour les raffineries de pétrole brut de l’Ontario et les producteurs de pétrole de l’ouest du Canada ». La société se défend bien de vouloir sectionner le projet Trailbreaker en portion pour le rendre plus acceptable.
Dans la décision de l’ONÉ, on peut lire que « Enbridge a déclaré que le projet Trailbreaker visait à amener le pétrole brut lourd jusqu’à la côte Est américaine, puis à l’acheminer dans le golfe du Mexique. Par contre, le projet à l’étude vise à amener du pétrole brut léger au terminal de Westover, d’où il sera acheminé aux raffineries canadiennes rattachées au réseau. Il s’agit donc de deux projets bien différents. »
Un argument retenu par l’ONÉ qui rendra une décision favorable au projet, le 27 juillet 2012. « L’année dernière, devant l’ONÉ, pour la cause en Ontario, Enbridge disait “ce n’est plus le projet Trailbreaker, ce n’est plus pour les sables bitumineux et ce n’est plus pour aller à Montréal. On veut juste faire renverser ce petit bout de pipeline. On vous promet que c’est juste ça” », raconte M. Guilbeault.
Quatre mois après la décision de l’ONÉ, Enbridge va de l’avant avec un nouveau projet de renversement du flux, entre North Westover et Montréal. Cette fois, le transporteur ajoute qu’il souhaite accroître la capacité totale de la ligne 9, la faisant passer de 240 000 à 300 000 b/j.
« Le projet tel qui a été présenté devant ONÉ est la phase I en Ontario. Il y a la phase II qui va commencer bientôt : c’est de faire passer le pétrole issu des sables bitumineux par la couronne nord de Montréal […] pour arriver ici, à Montréal. La suite du projet c’est de se rendre à Portland, estime M. Guilbeault. Ce qui est devant ONÉ, c’est jusqu’à Montréal. Le projet jusqu’à Portland n’est, en théorie, plus sur la table. »
Historique du projet Trailbreaker
Juillet 2008 : Enbridge annonce le projet
Janvier 2009 : Le projet est abandonné
Février 2009 : PLM dépose un projet de construction d’une station de pompage devant la Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ)
Mai 2009 : Le CPTAQ donne son aval au projet de PLM
Novembre 2009 : La décision du CPTAQ est contestée devant le Tribunal administratif du Québec
Décembre 2009 : Des élus demandent une audience du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE)
Mai 2010 : Une pétition contre le projet est déposée à l’Assemblée nationale
Août 2010 : Les opposants font un camp de contestation
Novembre 2010 : Le Tribunal infirme la décision du CPTAQ
Août 2011 : Enbridge dépose une demande devant l’ONÉ pour inverser le flux entre Sarnia et Westover
Février 2012 : PLM perd en appel devant la Cour du Québec pour infirmer la décision du CPTAQ
Mars 2012 : Enbridge réitère son intention d’abandonner Trailbreaker
Mai 2012 : Enbridge annonce son intention de renverser le flux de la ligne 9 jusqu’à Montréal
Juillet 2012 : L’ONÉ est en faveur du renversement de la ligne 9 entre Sarnia et Westover
Novembre 2012 : Enbridge dépose une demande devant l’ONÉ pour inverser le flux entre Westover et Montréal
2013 : L’ONÉ étudiera le projet d’Enbridge de renverser le flux entre Westover et Montréal. La date limite pour faire une demande de participation est le 11 avril.