Chantal Lévesque/Métro Lise Payette

Quatre mois après avoir perdu son poste de chroniqueuse au Devoir, Lise Payette revient sur les circonstances qui ont mené à son renvoi dans un recueil de chroniques, Le sens du devoir. Elle y affirme que le directeur du journal, Brian Myles, l’aurait congédiée sans explication après avoir refusé de publier une chronique jugée diffamatoire par le quotidien.

Selon ce que vous publiez dans votre livre, il semble que votre départ du Devoir soit directement lié à un conflit avec M. Myles. Qu’est-ce que vous lui reprochez?
Je suis bien embêtée… Ce qui est dans le livre, c’est exactement ce que je sais, je ne sais rien d’autre. Je n’ai aucune idée de ce qui a justifié leur décision. Ça ne m’a pas été expliqué.

Et vous n’êtes pas allée chercher d’explications par après?
Je ne peux pas le faire. J’ai été mise à la porte comme une voleuse. Je reconnais que le directeur du Devoir pouvait prendre cette décision, parce que je n’avais pas de contrat avec Le Devoir. Le problème, c’est que depuis, ça a été le silence le plus total.

Le Devoir n’avait en effet jamais commenté les raisons de votre départ…
La première semaine, quand c’est arrivé, j’ai beaucoup pleuré, parce que jamais de toute ma vie, je n’avais été mise à la porte. Je me suis dit : «Je vais me taire et le directeur du Devoir va pouvoir prendre la parole et dire pourquoi il l’a fait.» Les lecteurs et les lectrices ont écrit des milliers de courriels à ma fille Sylvie demandant : «Est-ce que votre maman est malade? Qu’est-ce qui lui arrive?» Je me disais que Le Devoir expliquerait les raisons de sa décision.

Le 6 mai, le quotidien publiait cette courte note : «Après neuf ans de collaboration, Le Devoir met fin à la chronique de madame Lise Payette. Nous tenons à la remercier.» Comment avez-vous réagi?
Vous ne trouvez pas que c’est un peu sec? Après neuf ans de travail à un salaire ridicule. Mais je l’avais accepté ce travail, c’est pour ça que le livre s’appelle Le sens du devoir. Je venais de quitter le Journal de Montréal en lock-out parce que je ne voulais pas franchir une ligne de piquetage, même virtuelle. Le Devoir m’a alors contactée. J’ai accepté leur proposition par sens du devoir, parce que c’est un journal important. On n’a pas le droit de le laisser partir, il faut s’en occuper. Je ne pensais pas que ça allait durer neuf ans. C’est la façon de rompre les choses qui est insupportable et intolérable.

«Je ne dirai jamais au public de se désabonner ou d’abandonner Le Devoir.» – Lise Payette, défendant l’importance du journal Le Devoir au Québec

Vouliez-vous régler des comptes en publiant vos explications dans ce livre?
Oh non, je n’ai rien réglé. Je suis toujours d’opinion qu’il faut sauver ce journal. Il y a des gens qui y travaillent de façon sérieuse et qui travaillent bien. Des journaux comme ça, il n’y en a pas des tonnes au Québec. Mon objectif n’est pas de faire mal au Devoir. C’est juste de rétablir la vérité. C’est tout.

Pourquoi avoir choisi de garder le silence jusqu’à ce livre?
Pour que Le Devoir parle. Je n’ai aucune idée maintenant de ce qu’ils feront. Je ne peux pas le savoir, je ne les fréquente plus.

Votre dernière chronique, intitulée «Docteur, êtes-vous malade?», au sujet du ministre de la Santé du Québec, Gaétan Barrette, serait donc la raison de votre renvoi?
La chronique est dans le livre. Quand ils m’ont dit que ça causait problème, j’ai envoyé le texte immédiatement à mon avocat, qui m’est revenu en disant que le ton était un peu dur, mais que rien ne justifiait une poursuite. S’ils avaient consulté un avocat, ils auraient eu la même réponse que moi.

Vous écrivez à la fin de votre avant-propos : «Je souhaite longue vie au Devoir malgré ses défauts, ses hésitations et son directeur général.» et «Souvenez-vous que Le Devoir n’appartient pas à Brian Myles». Vous semblez lui en vouloir personnellement?
Ces mots s’adressent à ceux qui y travaillent. Ce que je dis aux journalistes du Devoir, c’est de se souvenir que ce journal appartient au public. Il n’y a pas de propriétaire.
Le directeur, je ne l’ai jamais vu, je ne le connais pas et je ne lui en veux pas. Il avait le droit de me mettre à la porte. Il aurait du le faire correctement, c’est tout. Le reproche que je lui fait, c’est de ne pas avoir pris une heure pour me rencontrer autour d’un café. Je lui aurais dit merci beaucoup, je lui aurais serré la main et je serais rentrée sans problème.

Ce livre est-il une façon pour vous de clore vos neuf années au Devoir?
Absolument, c’est pour passer à autre chose. Je vais encore faire des chroniques sur un site web dans le but de rester en contact avec le public. C’est important pour moi d’échanger avec le public. Le public nourrit ma réflexion autant que je nourris le public avec la mienne. Et ça, c’est essentiel. Si je prenais ma retraite, je sais que je mourrais très vite. J’ai besoin de cette stimulation pour rester en vie et rester avide de comprendre ce qui se passe. J’ai des idées pour le web que je vais développer. C’est une belle expérience à l’âge que j’ai. [NDLR: 85 ans]

Le thème de la révolte est récurrent dans vos chroniques. Vous avez notamment écrit : «Quand allons-nous finalement relever la tête? C’est la question que je me pose chaque jour.» Après toutes ces années qu’est-ce qui vous indigne encore?
Mon indignation me vient de ma grand-mère. J’ai continué ce qu’elle cherchait. J’aurai peut-être réussi un tout petit bout; je n’avance pas très vite. Il faut reconnaître qu’on est un peuple très peureux. Et que les politiciens ont appris que c’était facile de nous faire peur. Ils en abusent. Plus on a peur, moins on bouge; on reste figés. De temps en temps, il y a un sursaut. On avance, on fait deux pas… J’espère vivre assez vieille pour voir un pays qui s’appelle le Québec.

Que pensez-vous de la campagne à la chefferie du Parti québécois?
Je la suis de loin, mais je ne peux pas dire que ça m’excite beaucoup. J’aime beaucoup les deux filles qui étaient là [Martine Ouellet et Véronique Hivon, qui s’est désistée pour des raisons de santé depuis], parce que je les trouve courageuses. Mais je ne me positionne pas. Ça me laisse une grande liberté. Je suis séparatiste, mais je ne suis pas liée à un parti politique.

Comment voyez-vous l’avenir du Québec?
Je pense qu’on va y arriver, mais il va falloir qu’on se décide. On finit par avoir l’air un peu fou, parce qu’on est toujours comme dans des montagnes russes. Des fois on va presque au sommet, puis on redescend. Il n’y a jamais rien d’acquis. On n’a jamais pu dire : «ça c’est fait et ça ne bougera plus». J’espère qu’il y a quelques jeunes qui sont prêts à prendre la relève.

Le Devoir dément les propos de Lise Payette

Le directeur du Devoir, Brian Myles, a déclaré mercredi que les raisons du renvoi de Lise Payette lui avaient été clairement expliquées lors d’une conversation téléphonique à laquelle prenait également part la rédactrice en chef du quotidien, Luce Julien.

Après avoir pris connaissance des doléances de l’ancienne chroniqueuse mercredi, le quotidien a publié un communiqué afin de «rétablir les faits». «Cette conversation [téléphonique] a fait ressortir, entre la direction du Devoir et Mme Payette, des visions irréconciliables sur les critères de rigueur associés à la publication de chroniques. C’est pourquoi Le Devoir a décidé de mettre fin à la chronique de Mme Payette de façon définitive», peut-on y lire.

«Il nous est apparu qu’on avait des divergences de vues profondes en ce qui a trait à nos exigences de rigueur de nos chroniqueurs», a précisé Brian Myles en entrevue avec Métro.

Il a fait savoir que le journal avait offert à Mme Payette d’écrire une chronique d’adieu à ses lecteurs, ce qu’elle aurait refusé de faire et ce qui n’est pas mentionné dans son livre.

Selon M. Myles, il était préférable pour Le Devoir de ne pas fournir d’explication publique au départ de Lise Payette. «C’est une affaire qui concernait Mme Payette et Le Devoir. Je ne souhaitais pas intervenir, mais puisque le livre contient des omissions factuelles, je me vois forcé d’intervenir pour rétablir ma réputation et celle du Devoir

Le directeur du quotidien a dit à Métro qu’il jugeait regrettable les propos de Mme Payette à son égard publiés dans Le sens du devoir. «Elle me prête des propos que je n’ai pas tenus, a-t-il dit. Je lui ai souhaité bonne chance pour ses projets futurs, je l’ai remerciée pour sa contribution.»

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