Le nombre de personnes décédées non réclamées par un proche au Québec a augmenté de près de 200% au cours des neuf dernières années, révèlent des données compilées par TC Media. L’an dernier seulement, plus de 400 Québécois sont morts dans la plus grande indifférence.

De 2006 à 2014, le nombre de corps non réclamés est passé de 143 à 403. Une hausse de 182%. À titre comparatif, le nombre de personnes défuntes au Québec n’a augmenté que de 16% au cours de la même période. Jusqu’en février 2015, une bonne proportion des corps non réclamés était gérée par l’Agence de santé et de services sociaux de la Capitale-Nationale. Depuis, c’est le ministère de la Santé et des Services sociaux qui a pris le relais. Le Bureau du coroner, quant à lui, prend en charge des défunts non réclamés dont le décès nécessite une investigation.

Selon des données obtenues par TC Media, pas moins de 105 personnes n’ont pas été réclamées de janvier 2014 à septembre 2015. Elles ont séjourné dans l’une des deux morgues du Bureau du coroner. Les proches de 68 d’entre elles sont actuellement recherchés publiquement. Sur le lot, 61 sont des hommes âgés en moyenne de 63 ans. «Il n’y a pas vraiment d’explication. C’est plutôt lié à la problématique sociale, l’explosion du tissu social, les grandes villes et l’immigration», croit Geneviève Guilbault, responsable des communications et des relations avec les médias au Bureau du coroner.

Isolement
Au Réseau FADOQ, qui compte 425 000 membres de 50 ans et plus répartis dans 800 clubs un peu partout dans la province, ce phénomène n’a jamais été abordé. «On ne s’est pas penchés sur la question. Ce serait une problématique liée à l’isolement. Des personnes qui se retrouvent seules, sans accès à un réseau», estime Brigitte Roussy, conseillère aux communications au Réseau FADOQ. «C’est d’une tristesse», laisse-t-elle tomber, ajoutant que «les personnes qui ne sont pas réclamées, ce sont les plus vulnérables de la société».

Un corps non réclamé selon le gouvernement
«Un corps est réputé non réclamé lorsque le conjoint, ou, à défaut ou en l’absence de celui-ci, les proches parents jusqu’au degré de cousin germain inclusivement déclarent par écrit qu’ils n’ont pas l’intention de le réclamer, s’en désintéressent manifestement pendant au moins 24 heures après avoir été avisés du décès ou n’ont pu être trouvés à l’expiration des 24 heures suivant la production d’un rapport des recherches effectuées par un service de police.»
– Article 57 de la Loi sur les laboratoires médicaux, la conservation des organes et des tissus et la disposition des cadavres.Un corps non réclamé selon le Bureau du coroner
Le coroner prend avis d’un décès lorsqu’il est survenu dans des circonstances violentes (accident, suicide, homicide), obscures ou à la suite de négligence, lorsque la cause d’un décès est inconnue ou lorsque l’identité de la personne décédée est inconnue. Le coroner s’implique aussi lorsque le décès est survenu dans un centre de réadaptation, dans un pénitencier ou un centre de détention, dans une unité d’encadrement intensif définie par la Loi sur la protection de la jeunesse, dans un poste de police, dans une garderie, dans une famille d’accueil et sous la garde d’un établissement de santé. Dans la mesure où il n’est plus requis par le coroner, un corps non réclamé dans les 30 jours suivant sa découverte peut être inhumé à moins qu’il n’en soit disposé selon la Loi sur les laboratoires médicaux, la conservation des organes et des tissus et la disposition des cadavres.
– Bureau du coroner et Loi sur la recherche des causes et circonstances des décès

Mains vieilles

La triste histoire d’Enrique

En 2014, 67 des 403 adultes morts dans l’indifférence ont séjourné dans une des morgues du Bureau du coroner. C’est le cas d’Enrique Mosquera Valencia.

Le Montréalais de 58 ans s’est effondré en pleine heure de pointe à l’angle des rues Duluth et Hôtel-de-Ville, à Montréal, le 27 juin 2014. Il s’est frappé la tête contre le sol. Il était inconscient, mais il respirait.

M. Valencia a été identifié grâce à sa carte d’assurance-maladie. Il a été transporté par les paramédics à l’Hôpital général de Montréal. Il n’en est pas ressorti vivant. Il a succombé à un traumatisme craniocérébral.

Plusieurs recherches ont été effectuées, notamment par le Service de police de la Ville de Montréal. Aucun proche n’a été trouvé. L’homme vivait seul et était bénéficiaire de l’aide sociale. «Normalement, lors d’un décès, les gens se présentent spontanément pour réclamer le corps. Ou les policiers contactent les proches et les informent des procédures», indique Geneviève Guilbault, porte-parole du Bureau du coroner. Il arrive parfois que, malgré les recherches policières, aucun proche ne soit localisé. Dans ce cas, une recherche plus étoffée est amorcée. «Le coroner demande aux policiers d’approfondir les recherches», poursuit Mme Guilbault. Au final, il y a différentes possibilités, soit qu’un proche est joint et souhaite réclamer ou non le corps, soit qu’aucune personne n’est retrouvée.

Registre web
Le corps d’Enrique Mosquera Valencia a été conservé une trentaine de jours à la morgue montréalaise du Bureau du coroner. Les recherches ayant été infructueuses, il a été enterré, anonymement, dans une fosse commune appartenant au gouvernement. Son nom figure dans le registre des corps non réclamés du Bureau du coroner. Et depuis 2014, l’organisme affiche l’identité de ces personnes sur son site internet. Celle d’Enrique Mosquera Valencia y figure. «J’ajoute leur nom à la liste sur notre site. Je les laisse là ad vitam aeternam. Si un jour, quelqu’un Google le nom, il va arriver là, note la porte-parole du Bureau du coroner. C’est rare qu’on assiste à un dénouement.»

bébé

110 bébés décédés non-réclamés par leurs parents

Chaque année, les parents d’une centaine d’enfants morts à la naissance ou peu de temps après ne réclament pas leur rejeton, révèlent des données analysées par TC Media.

En 2014, 110 corps de bébés, mort-nés ou n’ayant survécu que quelques heures n’ont pas été réclamés par leurs parents. Si ce nombre était relativement stable au cours des neuf dernières années, c’est en 2014 qu’il y en a eu le moins. L’an 2011 détient toutefois le triste record avec 167 petits corps non réclamés. Ces données sont tirées du rapport annuel de Don de corps aux institutions d’enseignement et disposition des corps non réclamés, réalisé par l’Agence de santé et de services sociaux de la Capitale-Nationale et le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

«Je suis un peu surprise. Je m’attendais à plus, mais en même temps, je suis soulagée», réagit Francine De Montigny, professeure titulaire en sciences infirmières à l’Université du Québec en Outaouais. Elle précise qu’il y a environ 1400 mort-nés chaque année au Québec. Environ 10% d’entre eux sont délaissés par leurs parents. «Il n’y a pas d’enfants dont le corps est non réclamé», indique Noémie Vanheuverzwijn, porte-parole du MSSS.

Émotion et finance
Mme Vanheuverzwijn précise que le ministère ne connaît pas les raisons exactes de ce phénomène. «Il est permis de présumer qu’il s’agit, dans certains cas, d’une question financière ou émotionnelle», ajoute-t-elle. Ce que ne nie pas Francine De Montigny, qui se spécialise dans le deuil périnatal. «Quand on est enceinte, on ne pense pas à perdre son bébé. Ce n’est pas comme une personne âgée où on a le temps d’avoir des discussions. En dedans de quelques heures, toute la vie bascule», indique-t-elle.

L’hôpital offre alors aux parents endeuillés de disposer du corps du petit être. «Ils sont pris émotionnellement et par manque de ressources financières –ça coûte cher des funérailles-, ils vont le laisser à l’hôpital. Cela va se jouer par manque d’informations. L’hôpital devient la solution la plus simple», avance la chercheuse boursière du Fonds de recherche pour la santé du Québec. Elle fait savoir que plusieurs maisons funéraires offrent des services gratuits ou à faible coût pour les enfants.

Importance du rite
Mme De Montigny invite les parents vivant cette triste réalité à tenir une cérémonie funéraire. «C’est un temps d’arrêt. La famille se rassemble et réalise l’ampleur de la perte. C’est le temps de reconnaître toute la place que le bébé prenait dans la vie des parents. C’est réconfortant parce qu’il n’est pas juste dans la tête, ajoute-t-elle. Cela va jouer un rôle sur le soutien des proches. Le bébé est concret.» Aucun parent qu’elle a rencontré n’a regretté d’avoir tenu un rituel. «Mais la majorité des gens qui ne l’ont pas fait le regrette», confie-t-elle.

«[Quand ça se produit] les parents sont sous le choc. Ils veulent passer à autre chose, oublier. Mais on n’oublie pas.»
-Francine De Montigny, professeure titulaire à l’Université du Québec en Outaouais.

Les hôpitaux ont leur part à faire
Francine De Montigny, professeure titulaire en sciences infirmières à l’Université du Québec en Outaouais, précise que les centres hospitaliers doivent aider les couples qui perdent un bébé. «Je les inviterais à s’informer sur les ressources qui existent dans leur région pour les donner aux parents.» L’Association québécoise des parents vivant un deuil périnatal offre des services aux parents orphelins.

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En chiffres

134
Nombre de bébés morts ou de mortinaissances non réclamés, en moyenne, sur neuf ans.

1,1M $
Le gouvernement du Québec, de 2006 à 2014, a dépensé 1,1M$ pour incinérer et inhumer les adultes et les bébés dont le corps n’a pas été réclamé.

2543
De 2006 à 2014, 1536 corps d’adultes et 1007 corps de bébés (2543 personnes) ont été incinérés et inhumés.

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