Permettez à l’inspecteur viral d’enlever pour quelques instants son monocle d’inspecteur et d’enfiler son nœud papillon de professeur.

Si vous possédez un compte Facebook, vous avez sûrement un ami qui a partagé une photo comme celle-ci (ou peut-être l’avez vous vous-même partagé):

Capture d’écran 2015-12-02 à 13.55.39

Des «tirages» du genre ont invariablement des paramètres similaires: ils prétendent provenir de la page d’un rappeur ou d’un artiste connu; on invite les gens à partager la photo et à cliquer «like» sur la page; on prétend faire tirer des montants d’argent exorbitants, comme 100 000$, voire 2M$.

L’inspecteur suspecte que bien des gens ne sont pas si crédules que cela. Ils partagent sans doute la photo en se disant que c’est sûrement un faux tirage, mais pourquoi pas la partager «au cas où»?

Il y a rien de mal à ça, non?

Oui, en fait, et voici pourquoi.

Si ces tirages sont faux (et ils le sont, on vous explique pourquoi ici et plus bas), il faut toujours se demander: «Pourquoi ces gens-ci font-ils ceci?» La réponse, comme c’est souvent le cas: l’argent. Voici comment le stratagème, qui s’appelle le «like farming» (littéralement: ferme de «j’aime») fonctionne:

1) On crée une fausse page d’un artiste connu. Remarquez que Facebook authentifie les pages des célébrités avec un petit crochet bleu. S’il n’y a pas de crochet, il faut mettre en doute l’authenticité de la page.

2) On fait foisonner le nombre de «j’aime» en propageant des faux tirages. Remarquez que ces pages ont souvent quatre ou cinq tirages tout aussi ridicules les uns que les autres. Ces tirages ont souvent plusieurs milliers de partages et de «j’aime». Tout ceci améliore les statistiques d’interaction de la page, sans compter le nombre de «j’aime» sur la page elle-même.

3) On met la page en vente. Oh oui! Il y a un marché noir pour des pages Facebook. Pourquoi? Un annonceur pourrait créer une nouvelle page Facebook et péniblement bâtir une base de fans un à un et améliorer son interactivité… ou il pourrait acheter une page Facebook toute faite avec 100 000 «j’aime» et une bonne interactivité.

4) Le nouveau propriétaire fait table rase, change le nom et exploite la page. La page change de nom, mais conserve ses «j’aime» et ses statistiques. Elle possède donc un auditoire de 100 000 personnes qui verront apparaître les statuts du nouveau propriétaire. (Précision: un lecteur a fait remarquer à l’inspecteur viral que le nouveau propriétaire n’a même pas besoin de se donner la peine de changer le nom de la page, qui doit faire l’objet d’une demande, que Facebook peut refuser. Le nouveau propriétaire peut simplement utiliser la page telle quelle. Par exemple, si c’est une fausse page du rapper Eminem, l’exploitant peut l’utiliser pour faire la promotion d’un bien ou d’un service en utilisant la notoriété de l’artiste. Ah! L’internet…) De plus, sa bonne cote d’interactivité assurera que l’algorithme Facebook les fera apparaître dans le fil d’actualité de ses «fans», puisqu’ils ont déjà «interagi» avec la page en partageant le tirage d’origine (maintenant disparu). C’est une visibilité facilement acquise, et de la pub gratuite de surcroît!

Et voilà comment un petit clic innocent permet à des petits coquins de faire de l’argent!

Votre «j’aime» est monnayable. C’est un billet à cours légal pour tous les annonceurs et les firmes de marketing qui exploitent Facebook. Pourquoi leur donner gratuitement accès à votre fil de nouvelles Facebook?

Article bonus: Histoires de tirage

Pour les intrépides, voici pourquoi un tirage de ce genre ne pourrait absolument pas exister.

1) Un tirage de plus de 5000$ aux États-Unis doit être légalement encadré. On doit au minimum émettre des modalités clairement visibles. On ne voit jamais ce genre de déclaration dans ces tirages. Les tirages sont aussi réservés aux personnes de 18 ans et plus, ce que Facebook ne peut pas garantir.

2) Pourquoi un artiste ferait-il tirer 2M$? S’il veut faire le bien dans le monde, il peut toujours donner l’argent à un organisme de bienfaisance. Il pourra alors déduire le don de ses impôts (il ne pourra pas le faire si c’est un tirage). On a bien du mal à voir pourquoi quelqu’un ferait un tirage du genre.

3) Un artiste n’aurait de toute façon sûrement pas 2M$ en liquide à offrir. Certains s’imaginent que les riches possèdent de vastes quantités d’argent comptant, comme Picsou. En fait, aucune banque ne donnerait 2M$ en billets de banque à un artiste. De plus, aux États-Unis, la police peut confisquer tout montant d’argent comptant excédant 5000$, puisqu’on peut suspecter de l’activité criminelle. Pas vraiment intelligent de se promener avec 2M$.

4) L’artiste n’aurait sûrement même pas 2M$ dans un compte en banque. La Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC) est l’organisme américain qui assure les dépôts bancaires. Elle ne les assure qu’à hauteur de 100 000$. Donc, s’il arrivait quelque chose et le dépôt de 2M$ disparaît, on se retrouverait avec 100 000$. Ça, les gens riches le savent. De toute façon, un dépôt bancaire est un investissement médiocre. On perd l’équivalent de l’inflation en valeur, soit entre 1% et 2% en 2014 aux États-Unis. Il est bien plus intelligent de placer des sommes d’argent considérables.

5) Si l’artiste n’a pas l’argent liquide, il devra racheter ses placements. Il devra alors payer de l’impôt sur l’argent dégagé, puisque le fisc américain considérera cette transaction comme du revenu. Tout revenu de plus de 425 001$ est taxable à 39,6% aux États-Unis. C’est un gros, gros morceau pour offrir un tirage qu’on n’a pas le droit de faire, ça!

6) En tant que Canadien, vous devrez payer des impôts si jamais vous gagnez! On est rendu dans la pure spéculation, puisque ces tirages ne sont qu’une invention. Les revenus gagnés dans un tirage ne sont pas imposables au Canada… mais ils le sont aux États-Unis. Un Canadien qui remporte un tirage américain devra rembourser 30% au fisc de ce pays.

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